BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

31 - LES ANNEES CICATRICES - I -

Elle avait dix-neuf ans.

J'avais vingt ans.

Et j'avais raté mon bac.

Elle, elle avait réussi le sien.

L'année s'était écoulée après les évènements de 68 dans cette douce folie du possible et des robes soulevées.

J'avais raté le bac que tout le monde avait eu, comme un dernier refus, comme une amère défaite, une sorte de Waterloo sans un Napoléon, même vieillissant et fier que je n'avais jamais été malgré les hourras que j'avais reçus lors des journées  des barricades et les lock-out désordonnés des établissement scolaires.

J'avais raté le bac parce que, comme chez les truands mais les lèvres un peu pincées et en se bouchant le nez, on m'avait réglé mon compte.

Quand la peur disparaît n'est-ce pas, les Tartarins revivent.

Le soleil n'arrivait pas dans cette ville bourgeoise à éclairer les lampions fatigués d'un 14 juillet hors du temps. Sur le mail qui longeait le canal les platanes semblaient tristes. Tout juste abritaient-ils de leurs branches étalées et languissantes les baisers délicats d'hommes et de femmes soulagés que tout cela soit enfin fini.

Oui, tout était fini.

Les ouvriers étaient partis en vacances, les C.R.S.  avaient regagné leurs casernes, les professeurs s'étaient refait une virginité et les "parents" avaient déserté les halls de gare car leurs gosses étaient revenus.

Dans cette ville du milieu de la France je marchais, buttant sur une Maison de la Culture malrutienne, accrochant encore quelques vers au sommet d'une cathédrale pour finir en pissant devant la grille fermée d'un maire qui s'était tant planqué quand d'autres avaient espéré.

Puis, je t'ai appelée.

Et nous nous sommes retrouvés dans cette chambre perdue d'une maison délabrée.

Nous nous sommes aimés comme seuls savent s'aimer les gamins tristes, furieusement et doucement à la fois. Nous nous sommes donnés comme des enfants solitaires n'ayant comme jouets que leurs corps et leur imaginaire.

Tu étais belle, si belle dans ta nudité de femme et j'avais été tellement con d'avoir voulu être intelligent.

Alors, tu m'as caressé la tête, tu m'as parlé des lendemains qui nous appartiendraient, tu as fredonné des je t'aime comme d'autres, ailleurs, avaient prié Jésus.

Mais je n'étais pas Jésus.

Je me suis laissé bercer, je me suis laissé faire découvrant à travers toi la formidable puissance des femmes quand elles décident de se laisser aimer.

Plus rien n'avait d'importance.

Plus rien n'était essentiel.

Seuls tes mots, tes gestes, tes promesses avaient un goût d'éternité. Seul ton souffle rythmait le va-et-vient de mon corps dans nos sueurs qui se confondaient.

C'était un jour d'été de la fin des années soixante, un jour où tout le monde dormait. Un jour où tout le monde ronflait de ce sommeil qui répare les peurs de ceux qui ont failli tout perdre.

Et toi, toi, dans la poussière d'un brouillard de lumière tu m'avais ouvert tes bras.

Enfin, je n'avais cru que cela.

Parce que toi, c'était ta vie que tu me donnais ce jour là.

Et moi, j'avais été aveugle.

 

 



23/02/2015
35 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 44 autres membres