BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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108 - LA FEMME PARTAGEE

Elle se souvient.

Oui elle se souvient mais il est trop tard.

Sa vie au fond avait été logique, normale, presque écrite à l'avance, comme si, ne voulant pas voir les signes, elle avait décidé qu'il ne fallait pas, qu'elle ne devait pas, qu'elle ne pouvait pas.

Et maintenant elle se souvient.

Elle marche dans la forêt.

La nuit d'hiver est toujours bien précoce en cette période de l'année et les premiers lambeaux de brouillards qui commencent à s'accrocher aux ramilles chargées des gouttes de pluie tombée dans l'après-midi sont comme des écharpes opalescentes et tristes. Elle voit au loin les lumières troubles de sa maison et sait qu'il l'attend, qu'il est là, devant sa télévision et qu'il regarde l'heure.

Elle connaît la suite par cœur, le repas, quelques mots échangés, un semblant d'intérêt commun, enfin quoi des murmures de mots pour éviter la guerre et puis l'extinction des feux avant le repli dans des chambres séparées pour rêver encore un peu, avant que le sommeil emporte tout.

Si le sommeil arrive bien sûr.

Elle entend au loin des bruits d'avions, de voitures, l'aboiement d'un chien, l'ébrouement d'une jument, le vol lourd d'une orfraie qui chasse au dessus du lac, là-bas dans le profond des bois où les perches le soir viennent gober les insectes imbéciles.

Il a dû mettre la table, fermer les volets, s'assurer des portes de l'arrière, mettre la chaine info et s'asseoir dans son fauteuil, les pantoufles à ses pieds, un magazine dans les mains.

Il ne lit que des magazines.

Elle n'a pas envie de rentrer, pas envie de continuer, pas envie de cet enfermement et surtout elle n'en peut plus de se sentir glisser, inutile, sans tendresse, sans attentions avec juste cette sensation d'être devenue meuble, transparente, joli vase de fleurs dont l'eau croupit de n'être pas renouvelée.

Elle s'est mariée jeune après l'incomparable fulgurance d'un amour perdu, elle s'est alors réfugiée dans des bras qui avaient été là, au bon moment, au bon endroit.

Elle l'avait aimé cet homme bien sûr parce qu'elle ne pouvait se donner qu'avec des sentiments mais c'était un amour raisonné, presque raisonnable. Elle avait bossé avec lui comme une femme sûre, épaulant, soutenant, partageant, ne rechignant jamais, ne se plaignant jamais et dans la fuite des années elle avait eu cette fierté d'avoir non seulement une maison dont elle était fière mais aussi des enfants, des souvenirs et une vie que certaines amies pouvaient lui envier.

Oui elle avait été droite, sans jamais faiblir, sans jamais faillir malgré sa beauté, son intelligence et ces connections qui s'échappaient d'elle sans qu'elle les provoquent vraiment, attirant malgré elle les loups de bien d'autres meutes affamées.

Elle était restée droite, oui, mais inachevée.

Et puis un jour, un souvenir s'est matérialisé.

Alors d'un coup, comme après une longue et interminable traversée du désert elle eut soif de ses manques.

Elle rencontra la douceur, la tendresse, l'amour, le romantisme, les détails, les inquiétudes enfin quoi tout ce qui fragilise une femme mûre et sûre et la rend enfant comme si, par miracle, elle revenait aux origines de ses rêves.

Elle vivait mal, elle vivait bien.

Elle riait et pleurait, elle se donnait et culpabilisait, elle s'emportait dans ses désirs et doutait dans sa tête, elle voulait et refusait, tant la bataille qui se menait était intense et assassine.

Elle savait qu'elle ne quitterait jamais son mari, non pas par amour mais par respect, par devoir pour toutes ces années passées à se veiller l'un et l'autre, elle savait qu'elle se haïrait si elle le faisait. Oui il était trop tard pour cela.

Mais elle savait aussi que c'était bon d'aimer enfin, de se donner comme une évidence, d'être comprise, portée, élevée, admirée et, pour tout dire, de deviner dans les yeux de l'autre cette flamme du désir tendre qui ne voit pas le ravage des années.

Alors parfois comme cette fois, elle a besoin de marcher, besoin d'évacuer seule ce trop plein de contradictions, besoin de se stabiliser avant, une nouvelle fois, de se partager et de continuer à vivre, vivre ce qu'elle n'aurait jamais imaginer vivre, même cabossée, même à moitié car il y a des moitiés voyez-vous qui ont des  capacités si phénoménales qu'elles vous remplissent toute entière.

 

 



30/01/2017
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