BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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117 - L'AMOUR D'UNE VIE

C'est une vieille dame qui m'a raconté la plus belle histoire d'amour que je n'ai jamais entendue.

Une vieille dame mais avec des yeux, mais avec un sourire, mais avec une finesse que j'en venais à regretter de ne pas avoir, moi aussi, l'âge de ses artères, ce qui, vous en conviendrez ne saurait tarder.

Nous sommes peu d'années en arrière et elle vit  dans une grande maison avec ce souvenir, c'est un jour de pluie, un jour maussade où l'eau a du chagrin et se traine en lambeaux faméliques mais constants.

Je suis face à elle et nous parlons d'amour.

Oui je sais, j'aime parler d'amour avec celles et ceux qui ont su aimer, je veux dire avec ceux qui ont souffert d'amour et qui, malgré tout, ont su aimer encore.

 

Elle, elle en est rempli, ça déborde, ça m'envahit, ça m'emporte.

 

 - Vous savez jeune homme - jeune homme me dit-elle gentiment moqueuse ! - que depuis bientôt soixante ans j'aime le même homme ? Bon, dans cet espace j'en ai eu deux, mais c'est quand même  la faute du premier !

- Je vous avoue ne pas trop comprendre ! Comment aimer un homme pendant tant d'années comme vous le dites et malgré tout en aimer aussi un deuxième dans le même temps ?

- Oh ! L'amour n'est pas le même, le premier est un don de Dieu, le second est construit, et puis précise-t'elle dans un sourire il m'avait laissée tomber l'animal, tiraillé qu'il était par sa zigounette !

- Ah sa zigounette !

- Mais oui, son machin, son sexe quoi. Ah il était bon le garçon mais encore bien trop jeune alors que moi je suis venue à lui comme s'il était le Messie. Remarquez, c'est toujours mon Messie !

- Vous savez, si vous me racontiez ce serait plus simple, ne pensez-vous pas ?

- J'avais dix-neuf ans, il en avait vingt et je suis tombée follement amoureuse à me donner sans réfléchir, il m'a prise vierge et m'a rendue femme. Il était beau, romantique, prévenant, amoureux, on ne cessait de se toucher, de s'embrasser, de parler. Je savais que c'était l'homme de ma vie vous comprenez et dans ma tête je me faisais de belles randonnées. Cela dura un an, puis nos études nous ont séparés. Alors on s'est écrit, moi je ne respirais que par lui, je n'imaginais pas la vie sans lui. Lui ? Eh bien lui c'est un homme n'est-ce pas, je veux dire qu'il n'a pas résisté et un jour je reçus une lettre, sa dernière me disant qu'il avait rencontré quelqu'un et moi je me suis effondrée. Pendant un an j'ai eu envie de mourir mais la vie vous savez et puis mon caractère ont fait que je me suis mise à remarcher.

- Et ?

- Et quoi ? J'étais jeune, jolie et tout ce qui fallait autour, alors un autre est arrivé.

J'ai eu du mal à franchir le pas vous savez, quand on a un homme dans la peau c'est difficile d'en accueillir un autre. Alors à force de persuasion, à force d'insistance, l'autre je l'ai laissé rentrer. Et là, avec lui, j'ai construit un autre amour. Mais je l'ai construit voyez-vous, fabriqué en quelque sorte, et ce n'était pas pareil. L'amour au fond c'est naturel, pas bâti, mais je l'ai aimé quand même et il a su s'imposer. C'est devenu mon mari et je lui suis restée fidèle, oh ! je ne me force pas, c'est dans mon caractère même si parfois ce ne fut pas facile. Mais tout le temps, voyez-vous,  pendant toutes ces années qui défilaient je n'avais jamais oublié mon premier homme, mon vrai amour, ma passion. 

Plus tard dans ma vie je l'ai cherché, recherché, je voulais savoir ce qu'il devenait, comment il avait vieilli et aussi si, quelque part il m'avait gardé dans sa tête.

Et puis un jour, il y a quand même quelques années, c'était au début d'internet, je l'ai retrouvé.

Il était marié avec la même femme, comme moi avec le même homme, il était grand-père, comme j'étais grand-mère, il ne m'avait pas oublié et surtout, surtout il voulait me revoir.

Alors on s'est revu et ce ne fut pas facile car je suis une femme droite mais, quand l'amour est si fort, même une bonne sœur se donne au diable, alors, comme une évidence, je lui ai cédé.

Et là, malgré nos âges, malgré nos histoires séparées, malgré les enfants et petits-enfants, malgré que nous n'étions plus tout à fait les mêmes nous nous sommes aimés comme des fous, ou plutôt comme nous nous étions aimés il y avait si longtemps, en nous jurant cependant de ne jamais faire du mal à nos conjoints qui nous suivaient depuis ce temps ! Et l'amour alors est devenu passion.

- Mais aujourd'hui ?,

- Aujourd'hui on s'aime plus encore, moi mariée, lui marié. On se voit peu car nous sommes toujours loin l'un de l'autre, mais c'est comme une pile, ça nous recharge pour le temps qui passe. Cet homme c'est mon homme et lui, je sais que je suis sa femme et qu'il regrette ce qui nous est arrivé il y a si longtemps. Mais comment faire sans trahir plus qu'on ne le fait déjà ceux qui nous aiment malgré nous ? Nous avons deux vies, celle que nous aurions dû avoir et celle que nous nous sommes donnée. Evidemment au début ce fut dur, très dur même car nous manquions surtout de ces moments à deux, ces moments de tendresses mais c'était le prix à payer si nous voulions nous regarder en face. Malgré tout, rien que pour ces instants passés avec lui je sais que j'ai réussi ma vie de femme. Maintenant, avec l'âge une grande compréhension nous unit, nous nous disons bonjour le matin par internet, nous nous disons au revoir le soir et nous échangeons beaucoup. Je l'aime, il m'aime et nous aurions pu tout rater un peu plus.

Oui c'est bien.

J'aurais désiré autre chose bien sûr mais j'aurais pu aussi tout perdre et cet amour caché est un soleil qui ne s'éteindra jamais. Enfin vous comprenez, quand le même homme vous regarde avec les mêmes yeux que ceux de ses vingt ans, quand la vie quotidienne n'a pas érodé vos attentes, c'est une bien grande chance de connaître ce genre d'amour, c'est unique je crois.

 

Quand je suis parti j'étais chamboulé.

J'ai marché sous la pluie qui n'avait pas cessé de glisser doucement du ciel puis j'ai pris ma voiture et suis resté assis longtemps à l'intérieur sans bouger.

Seul le Boléro que j'écoutais, cette musique lancinante et obsédante, me paraissait être le dernier lien pouvant m'unir à cette femme rare, ce long, très long moment d'attente qui monte tout en puissance jusqu'à l'explosion finale comme l'orgasme d'une vie d'amour.

 



15/04/2017
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