BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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118 - MADAME BOVARY

C'est une petite ville d'un département rural quelque part en France.

C'est une ville comme on en connaît tous, un peu triste, un peu vieillotte avec des rues désertes le soir et les fins de semaine, une ville languissante avec son petit tribunal, son petit hôpital et sa grande église rebaptisée cathédrale pour les besoins d'un tourisme d'autocars. C'est une ville de chuchotements, de volets entrouverts, de personnes curieuses et de coups de menton, une ville de notables, de gens gras et de placements rentables, une ville où le maire est né maire, le pharmacien, pharmacien, le quincailler, quincailler enfin quoi où chaque personne qui vient au monde prend la suite de celui qui le quitte...

C'est la ville de Madame Bovary, enfin celle que j'ai rencontrée et dont l'histoire s'apparente de bien près à celle de l'héroïne de Flaubert la fin en moins, même si dans le cas présent, la fin est peut-être plus triste que celle qui nous fut racontée à une autre époque.

Elle est née ici, a grandi ici et s'est mariée ici avec un homme qu'elle croyait aimer, devenu au fil du temps directeur de la grande banque locale.

Les débuts furent comme beaucoup de débuts, entourés de fleurs, je veux dire que les petits défauts n'apparaissent pas encore, les petites vilénies non plus et tout va pour le mieux dans ce milieu bourgeois jusqu'aux gosses qui arrivent et aux vacances prises à dates fixes.

Puis le temps, le temps n'est-ce pas qui ravage les êtres qui n'ont pas une grande "ossature", le temps qui amollit, ramollit et rend plus criant les différences au point que l'on ne voit plus qu'elles.

Et elle supporte de plus en plus mal ces soirées devant la télévision, ces repas entre habitués aux yeux fureteurs, ces câlins formatés et identiques où les seuls mots de désir qu'elle entend - pas d'amour, de désir - viennent parce qu'elle ouvre ses jambes, en général le vendredi ou le samedi.

Elle en a assez de partager sa vie entre supermarché, cinéma en solitaire, coiffeuse pour qui sinon pour elle, belle-mère envahissante et mère grabataire.

Les enfants sont partis et elle erre dans une grande maison bourgeoise alors qu'elle rêve de chaumière, d'amour et d'un être qui la regarde, oui, qui la voit tout simplement.

Elle ressent de plus en plus sa fidélité comme une incongruité quand elle devine que son mari, revenant le plus souvent de séminaire a des idées un peu plus  particulières. Elle en a mal au ventre et mal à la tête de voir les années qui glissent emportant avec elles ce qu'elle est devenue.

Alors un jour elle ose et se donne sur la banquette arrière d'une voiture, gardant les yeux ouverts dans des odeurs d'eau de toilette. Mais ce n'est pas parce que l'on copie l'amour que c'est de l'amour et elle en ressort meurtrie malgré les sollicitations de l'impétrant empêtré.

Les années passent et elle vieillit un peu plus gardant dans son corps les seuls moments de  rêve qu'elle s'était octroyés, c'est à dire sa jeunesse et les rires et les jeux de séduction qui lui manquent tant maintenant.

Malgré la ville curieuse, un jour, elle tombe vraiment amoureuse, d'un amour irrationnel, lui plus jeune mais si fougueux. Et là elle revit sous les mots doux et les coups de butoirs d'un homme qui sait donner. Elle aime, elle gamberge, elle fait sa Perrette, elle rit et pleure et quand son mari veut sa chair c'est en fermant les yeux qu'elle se sacrifie.

Oui se sacrifie pour le qu'en dira t'on ....

Elle veut partir, tout quitter, revivre, aimer, aller plus loin encore dans cette nouvelle orchestration des corps mais l'homme est homme et donc lâche et part en courant vivre d'autres prétentaines.

Dans le roman de Flaubert Madame Bovary se suicide à l'arsenic.

Elle, elle se suicide à petit feu.

 

C'est une petite ville aux restaurants réputés et aux pâtisseries fameuses et il n'est pas rare le dimanche de la croiser sortant de la boutique les yeux baissés tenant dans sa main un grand carton de choux à la crème ou de religieuses ou encore de babas au rhum enfin quoi des douceurs d'après repas et d'avant sieste. Parfois elle fait un détour chez le fleuriste et ramène des fleurs de saison, son mari ne lui en offrant jamais.

Sa mère est morte, sa belle mère est en maison de retraite, ses enfants ont fait des enfants et elle a décidé de garder ses cheveux gris.

Elle, elle survit, c'est un mort-vivant.



22/04/2017
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