BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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121 - QUAND L'ÂGE DU NEANT ARRIVE...

C'est un vieux bâtiment, un très vieux bâtiment qui date du XVIème siècle et je l'ai toujours vu quand, gamin de sept ou huit ans, je déambulais avec ma mère le long de la rue de la République à Avignon.

A cette époque là ce cloître, le cloître Saint-Louis - transformé depuis longtemps en hospice - était un mouroir pour indigents ou pour  personnes âgées n'ayant plus, c'est le moins que l'on puisse dire, toutes leurs facultés intellectuelles.

 

C'était le cas de mon arrière grand-mère qui avait sur la fin la fâcheuse habitude de se promener nue, un parapluie ou une ombrelle sur l'épaule.

Evidemment cela faisait désordre dans la famille et donc  ma grand-mère, sa fille, l'avait "placée" là sous la surveillance de bonnes et vieilles sœurs aux robes bleues pâles, aux cornettes blanches et aux sandales de cuir.

On était dans les années cinquante et, dans ces années cinquante j'allais régulièrement  voir avec ma mère cette petite pomme ridée de plus de quatre-vingt quinze ans, retenant à chaque fois mon souffle lorsque, arrivant dans mes pantalons courts, je devais m'exécuter pour la bise rituelle.

C'était une grande salle oblongue, dont les lits étaient alignés face à face et à quelques centimètres les uns des autres avec,  entre chacun  d'eux, la rituelle table de nuit en fer et une tringlerie en hauteur qui faisait le tour du "gisant" ce qui permettait la nuit, mais aussi en cas de mort intempestive, de tirer une toile blanchâtre autorisant ainsi un minimum d'intimité.

Sur ces petites tablettes instables il y avait  les derniers trésors, pommes, oranges, carafes d'eau tiède, photos d'enfants, de gens, de maisons enfin quoi un semblant de chez soi pour des êtres qui n'avaient plus de boussoles. Dans l'allée centrale c'était un continuum de chariots chargés de bols de café au lait, de pansements, de brocs mystérieux, de livres, le tout poussé par ces sœurs aux sourires de Ravi dans un bruit de quincaille.

Moi, je m'asseyais tout au bout du lit pendant que ma mère tentait la "conversation" et souvent, très souvent même je m'échappais pour dévaler les escaliers monumentaux et contempler, rêveur, les tourterelles qui se prenaient des bains de rigolade dans la fontaine au milieu du jardin, cerné par les voûtes du cloître. Et là dans les éclatements de mon soleil du midi j'entendais par les fenêtres du premier étage les râles, les toussotements et les cris de celles et ceux qui, je le savais, se préparaient pour un voyage de glace.

Je n'avais pas dix ans et je revois tout, comprenant dans ma caboche de gamin fureteur que si le ciel étais d'un bleu si pur c'était pour que je vois bien les corbeaux noirs qui montaient le rejoindre.

 

Des années plus tard, je veux dire des dizaines d'années plus tard, je suis revenu là.

Le cloître était devenu hôtel de luxe.

 

J'avais garé ma voiture au milieu d'autres voitures clinquantes dans le parking VIP prévu à cet effet, ayant pris le soin de réserver dans la partie ancienne du bâtiment et m'étant fait expliquer par une réceptionniste à l'accent très britannique "qu'à l'époque dans cette aile du cloître c'était un vieil hospice complètement rénové "

Oui c'était un vieil hospice avec de pauvres gens qui crevaient anonymes et aujourd'hui c'était devenu  un des centres de rencontres du Festival si réputé par son parisianisme pédant et puant.

J'ai retrouvé le couloir aux tommettes rouges, j'ai retrouvé l'emplacement à quelques mètres près où je venais voir la vie foutre le camp, j'ai surtout retrouvé la fenêtre qui donnait sur le jardin car c'était la chambre que j'avais retenue.

Les trois nuits que j'ai passées là, seul avec mes souvenirs mais aussi ces journées à parcourir tous les coins et recoins de ma ville je ne les oublierai jamais.

 

La vie voyez-vous est un immense foutoir qu'il ne faut pas prendre au sérieux. Il faut juste sérieusement s'occuper de la vivre.

"Tout passe, tout lasse" dit-on parfois, oui peut-être, sûrement même pour beaucoup mais pas pour moi. J'ai les pieds plantés dans ma vie, je bouffe tout, j'emmagasine mes images, mes croisements de vie, mes récoltes, j'ingurgite mes lectures comme si je devais mourir demain, rien ne me rebute, rien ne me fait peur.

Rien ne me fait peur ?

Couillon va, gros couillon de romantique dont la carcasse tremble à chaque fois qu'il entend le son d'un soupir.



30/05/2017
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