BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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127 - UNE ABBAYE HORS DES TEMPS SAUVAGES

C'est un petit coin de France, un coin perdu, loin de toute civilisation et perché dans la déclivité d'un col, celui de Tamié entre Annecy et Albertville.

C'est un lieu magique qui demande de la volonté car on ne va pas à Tamié par hasard, non, on y va pour toucher à l'essentiel, c'est à dire soi.

 

Alors moi, fils d'athée, petit-fils d'athée, moi qui sans l'être vraiment ai toujours pensé que les premiers hommes complexes ont toujours eu besoin d'un Dieu pour maintenir d'autres hommes sous surveillance, moi qui, malgré tout ou plutôt envers tout, ai lu la Bible, les évangiles et d'autres ouvrages liturgiques, moi qui suis "luxuriant" de naissance, amoureux des plaisirs de terre, touche-à-tout et d'abord à l'interdit, moi qui ne respire que chemins de traverse, quand j'arrive à l'abbaye de Tamié, j'ai la chair de poule, j'ai le souffle court et, pour tout dire, je rentre en moi-même avec ma cohorte de péchés.

 

D'abord, il faut laisser la voiture sur un parking planté dans la forêt odorante et noire, puis suivre un chemin de terre qui devient civilisé au bout de quelques dizaines de mètres. On ne voit rien et généralement on est seul dans un univers des origines, les gens n'est-ce pas préfèrant les stations plus réputées ou le lac d'Annecy avec sa faune bourgeoise. Puis, sortant de la futaie, on se retrouve à flanc de coteaux avec le ciel pour couverture et le grelot des vaches qui vous prennent pour un train. Suivant la saison, c'est une symphonie d'odeurs et de couleurs dans les prairies aux herbages drus et calmes ou bien alors un silence assourdissant tant la neige ici est épaisse, lourde et quelquefois traitresse. Cela grimpe un peu, oh un rampaillou de grand-mère, mais enfin on s'élève comme si, avant d'aller voir les frères, il fallait dire bonjour au Père....

Et puis, d'un coup, après une courbe, qui a tout d'un giron de femme doucereuse, se déploie la vision de bâtiments sombres, rudes mais tellement élégants que vous vous arrêtez en vous frottant les yeux dans une litanie de "ah bah ça, ah bah ça...", parce que c'est un peu comme un vaisseau qui vient de tomber du ciel et qui s'est posé là, fort, impressionnant, carré dans son allure avec sa voilure en toit de lauzes et sa flèche qui pointe vers les nues comme un doigt prophétique.

 

Alors, "en vérité je vous le dis", vous vous sentez petit.

 

Tamié fait partie des lieux qui me régénèrent, j'y suis allé souvent choisissant mes saisons mais aussi mes heures. Que voulez-vous, si les "Vigiles" sont un peu trop matinales - dame, quatre heures du matin ! - je m'arrange pour y être à Tierce ou à Sexte, voire plus tard aux Vêpres ou aux Complies. Oh ne croyez pas que je chasse la messe mais j'aime cette procession de cisterciens, pieds nus et sandales de cuirs, dans leurs bures blanches. Là, au fond de la chapelle, à côté d'un bénitier qui me murmure de bien drôles de choses, le regard braqué sur la petite lumière plantée là-bas tout au bout de l'autel je me laisse envahir par les psalmodies entrecoupées de chants grégoriens.

C'est un déluge d'eau bénite qui me dévale sur le corps et, croyez-moi, quand je repars je fais moins le couillon.

 

Souvent, avant de retrouver le monde moderne, je traverse la petite route qui conduit à Annecy, m'enfonce dans une forêt où l'on pourrait croire que des druides sévères chassent les mécréants, tant ici les femmes sont légères, et arrive dans les éboulis d'une bien vieille tour qui domine  la Tarentaise au bord d'un à-pic qui vous rend bien fragile. Ce sont les restes d'un vieux château des temps barbares aux pierres usées et moussues, dont les flancs gardent encore les traces des ciseaux et des pics qui les ont assemblées.

Là, assis et recueilli, j'attends le carillonnement  des cloches du monastère dans la vision d'un Mont-Blanc que je croirais éternel si, justement,  la fatuité des choses qui m'entourent ne me ramenaient à la raison.

Dans ma tête j'entends les troupes qui s'avancent, les destriers épuisés, les soudards à la traîne et dans cette ost dépenaillée je sens bien que l'inutilité des batailles n'est que le fruit des croyances des hommes et de leur avidité.

Alors, aigrelets mais insistants, des tintements d'airain s'envolent à la volée et, dans la beauté du lieu mais aussi dans ce rugueux passé aux souvenirs perdus, je repense encore et encore au temps qui avance et au temps qui meurt.

Cela me conforte, cela m'oblige, cela me commande et, pour tout dire, cela me rend "vivant".

Et comme un chien je m'ébroue, je secoue mes pensées nostalgiques, je respire à l'envi comme si ce devait être mon dernier souffle, et là-haut, alors que des avions survolent ce lieu de mémoire, dans leur sillage blanc et long mais si éphémère je me dis, ragaillardi, que oui, le ciel peut attendre encore avant de me voir danser la bourrée avec quelques ribaudes en mal de revenants.



10/07/2017
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