BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

54 - AVIGNON

Je suis revenu pendant quelques jours dans ma ville.

C'était Noël et le vieux bonhomme de soixante-six ans bien sonnés que j'étais se retrouvait bouffé par ses souvenirs.

D'abord, et comme toujours chez moi, les odeurs.

C'est un puissant marqueur, une sorte d'empreinte qui traverse le temps et qui m'imprègne et me submerge.

Là, au jardin des plantes, place de l'Horloge, rue Galante ou à saint-Didier, dans ces quelques jours qui précèdent les fêtes j'ai retrouvé des senteurs de chocolats, de miels, d'anis,  de terrasses ouvertes, de calissons, de navettes, de tabacs aussi. Des odeurs de parfums de femmes, de ces fragrances qui, tout gosse déjà me tournaient la tête. Et puis celles de brandades de chez Chabas, de meringues de chez Perrier, de morues de chez Polge, de cafés de chez Dame, des noms de mon passé, des noms morts aujourd'hui, mais si vivants, tellement vivants qu'ils s'agitent encore dans ma mémoire au point de me croire héritier des gens de ma ville.

Ensuite les bruits, là un chant de Noël, ici les cloches de Saint-Agricol, les camelots qui s'agitent, le jacquemart de l'Hôtel de ville , le manège devant la mairie, un train au bas de la rue de la Ré, du côté de la gare qui n'est plus enfumée depuis bien longtemps déjà, des femmes qui rient, des femmes toujours, belles d'avenir avec des gamins qui braillent la barbe à papa collée sur le visage, un serveur de café hilare qui récupère le pourboire dans des remerciements de comédie, des vieux qui chuchotent en se tenant le bras avec lui, maladroit, qui lui remonte une mèche de cheveux alors qu'elle penche la tête avec un sourire coquin.

Les lumières sont adoucies, la ville est amoureuse de sa beauté, les êtres sont des fourmis qui se succèdent après d'autres qui ont peuplé mon enfance et le Palais des Papes prend une teinte vieillotte et doucereuse à l'image des bruissements de soutanes qui hantent ses pièces obscures.

Je me sens héritier, riche de mon histoire et mon grand-père me prend toujours la main en me disant "n'aie pas peur" moi qui n'avais peur de rien.

Les rues sont pavées, les maisons de pierres blanches et les patios cachés recèlent  toujours les billets des amoureux, glissés entre l'huis et la porte pour des rendez-vous secrets où la galanterie se confondait avec l'art de lutiner en rimant tout en investissant la place, heureuse d'être enfin prise.

Avignon est une femme qui ne cède qu'au plus conquérant, je veux dire au plus patient.

Parce qu'en amour comme avec elle, il faut savoir attendre.

Attendre le rougeoiement du ciel, le dégagement de la foule, la libération des espaces.

Et alors, dans le silence des étoiles ma ville se donne comme une ribote en mal de montures et de boissons.

Il est deux heures du matin, les feux tricolores clignotent, le froid glace la vision et les chevaux de bois sont figés dans des ruades dérisoires.

C'est l'heure des églises, l'heure des lumières sur les pierres séculaires, l'heure des non-croyants qui caressent les portails et les porches lourds cherchant dans des hardes trop modernes les clés de Saint-Pierre à jamais disparues. C'est l'heure de Roumanille, l'heure de Mistral qui hantent les rues et les ruelles aux lumignons fragiles et j'entends comme un soupir de femme s'échappant d'une croisée ouverte à la lecture de quelques poèmes du Rhône dissipés dans la nuit claire et si fragile.

Alors, fatigué, je remonte jusqu'au Palais des Papes évitant les calades trop pointues qui entaillent mes chausses.

Là, assis sur une borne enchaînée à une autre je contemple ces flèches de pierres qui montent jusqu'au ciel.

Notre-Dame est d'or et l'ombre des pins parasols dans des lumières fatiguées de bastringues désaccordés lui font comme un tapis d'offrandes.

Silence.

Nuit de ma ville.

Obscurité et lumières.

Des larmes alors se prennent des envies de balades et dévalent mon visage.

Et je regarde éberlué comme si c'était la première fois.

Au fond c'est ça l'amour, s'étonner encore et encore.

Et encore, et encore.

Je me suis relevé, je me sentais pesant, alourdi par mon histoire.

Mais je me suis relevé heureux, si heureux de mes racines qui ont fait ce que je suis, un enfant du Rhône, du vent et du soleil.

Là, pendant quelques heures, quelques heures d'éternité, j'étais redevenu le gosse aux pantalons courts.



12/12/2015
31 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 44 autres membres