BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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21 - UN CADEAU ( RARE) POUR VOUS

Je suis un homme du Rhône.

Né dans la cité des Papes, je suis bercé depuis toujours par cette atmosphère si particulière du Comtat Venaissin, partagé entre le lent et immuable débit du fleuve et le dôme solitaire et fier d'un Mont Ventoux blanc de caillasse l'été et immaculé de neige en hiver. Tout gamin - et je l'évoque dans mon prochain livre "les Pantalons Courts" qui doit sortir en janvier - j'ai été fasciné, tétanisé par cette terre. Je l'ai tant de fois parcourue que, de mémoire, et aussi loin que ma mémoire me porte, chaque village, chaque pente, chaque chemin me chuchote à l'oreille l'histoire de mon pays et des gens qui y ont vécu.

Mais, dans ce petit département du Vaucluse, un endroit m'attire plus particulièrement. En fait, c'est plus qu'un endroit, c'est magique, à la limite des Basses-Alpes et du Vaucluse, dans cette terre d'oliviers et de lavandes où les murets de pierres sèches ont plus de mille ans et où, appuyé à l'ubac sombre et odorant,  en face, l'adret se déshabille  avec toute la grâce d'une femme ensorceleuse et exhibitionniste.

J'avais cinq ans quand je le découvris, planté dans cet endroit du Luberon où le parisien ne vient pas, où les villages des stars, des politiques et des bobos en mal d'aventures moelleuses, ne sont pas les biens venus. Je veux parler entre autres de ces ramassis de seins en breloque et de shorts tachés que sont devenus  Gordes, Roussillon, Ménerbes ou  Lacoste , avec toutes leurs résidences aseptisées qui vont avec.

Mes parents m'avaient envoyé là, pendant l'été, dans une famille "à la campagne" comme l'on disait à l'époque eux qui, sans trop de moyens, étaient restés à Avignon sous les toits taraudés par les chaleurs harassantes du midi.

Soixante ans après, bientôt  soixante et un ans  en ce 2 janvier 2015, le presque vieil homme que je suis devenu y est retourné .

Pratiquement par hasard, tout ça parce que, sur la route du retour, un nom sur un panneau indicateur  m'a collé dans la bouche comme un goût de madeleine.

Alors je vais vous faire ce cadeau, je vais vous dévoiler un secret et vous guider dans ma carte au trésor. Mais je vais le faire en croisant les doigts car, si par aventure, vous décidiez de vous y rendre, je souhaiterais que vous n'acceptiez que d'y respirer l'air et de rester comme deux ronds de flan devant ce spectacle des origines, sans y résider, sans acheter une masure, sans jeter ni papiers, ni remarques désobligeantes. Enfin quoi, je vous invite à ma table et entends, si je vous comble d'aise, que vous me payiez de discrétion en retour.

D'abord il faut passer Apt en direction de Forcalquier. Il  faut laisser derrière vous le riche et doux Comtat et accepter la rudesse de la frontière Bas-Alpine.

A quelques kilomètres vous avez en hauteur , sur votre droite, un village de merveille, Saignon, perché comme une commère qui cancane pour qu'on la remarque. 

Allez-y, et là, débrouillez-vous et cherchez la route d'Auribeau parmi les quatre ou cinq chemins qui font comme une lavallière à ces maisons en grappe .

Auribeau, c'est pas trop une capitale, ni même une sous-préfecture mais plutôt  quatre maisons qui se courent après, plantées à l'aplomb du Mourre Nègre, le point culminant du Grand Luberon, pas le petit n'est-ce pas, le Grand !

Et là, entre ces deux villages tellement perdus que j'ai honte de les dévoiler, vous allez parcourir en hauteur la route des Princes de la terre, de ceux qui n'ont pas le Roi pour cousin, de ces gens qui, parce qu'ils bouffent l'air les yeux dans les étoiles, ne savent même pas qu'ils vivent tellement c'est naturel d'être au Paradis.

Sur cette petite route vous trouverez comme une restanque, un endroit pour se garer - ne vous trompez pas, il y a un endroit, pas deux.

Allez-y, fermez vos yeux, respirez, respirez encore, remplissez-vous les poumons de ma richesse et, tout doucement, mais alors vraiment tout doucement, ouvrez délicatement vos parpelles.

Et là, retenez-vous à la voiture pour ne pas tomber que vous risquez d'être mal devant tant de jolies choses.

Vous avez devant vous ce qui se fait de plus beau au monde, une esquisse de Dieu, un doigt du Divin posé là comme par fatigue dans son grand travail de construction des univers, un soupçon de Mozart  dans sa symphonie 40, enfin quoi, réveillez-vous, vous êtes bien sur terre avec cette vision à 180 degrés.

Ah ! Cette vue ! Du Mont-Ventoux à gauche à la Montagne de Lure à droite, les Alpes derrière sur la pointe des pieds, devant  le plateau de Saint-Christol et la fuite vers Sault  et des gouttelettes et des gouttelettes de village perchés si haut qu'ils touchent presque le bleu glacial de ce jour d'hiver, jusqu'à cette petite départementale, en bas, qui suit le Calavon comme si elle craignait de se perdre....Et les odeurs de janvier, de ces odeurs qui arrivent comme par mégarde, l'air de rien et qui vous ensorcèlent comme des milliers et des milliers de Shéhérazade, du genièvre au thym, de la bique au mouton, d'un soupçon de lavande s'échappant de l'alambic glacé à celle de la terre secouant le gel du matin, des pins  orgueilleux aux chênes-verts touffus, des buis qui fument et qui se moquent des  cheminées  jalouses et qui ronflent parce qu'il fait froid, parce que le bois est sec, parce que c'est beau un âtre qui chante...Et ces bruits, enfin le son du silence, des craquements de pierres, d'une grive qui s'échappe, d'une cloche qui tinte, si loin, si près, d'un grognement d'une ferme avec le cochon qui a sauvé sa peau pour cette année encore, des feuilles qui tombent, du roulement des glands dans les pattes d'écureuils resquilleurs et d'un chien qui aboie parce qu'il n'a rien d'autre à faire.

Et là haut, tout là haut, la trainée blanche d'un avion qui passe dans un soupir,  ouvrant une cicatrice froide dans ce ciel au  bleu définitif.

Quand, parce que c'était l'heure, parce qu'il était  temps, parce que des obligations, j'ai quitté mon trône, je suis redevenu manant.

Tout le long du retour j'ai envié ces hommes et ces femmes qui, loin de  notre charivari et de nos bruissements agités, vivaient là, nantis des richesses essentielles mais aussi des  vérités que nous avons perdues, attirés que nous sommes par les lumières artificielles et éphémères.

Alors, depuis, une petite musique trotte dans ma tête, juste deux ou trois notes insistantes et, avant que mon corps ne s'use trop, avant que les vers ne me bouffent, avant que la peur de faiblir ne me prenne, dans ma tête se construit un dernier avenir qui me rend le sourire......



05/01/2015
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