BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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57 - SETE MON AMOUR

Quand on passe sur l'autoroute qui va de Montpellier à Barcelone on ne peut  pas ne pas voir ce promontoire sur la mer, cette sorte de tumulus planté là, isolé dans cette étendue plane et qui semble comme une tour de guet tournée vers la Méditerranée.

C'est Sète et son mont Saint-Clair.

J'aime cet endroit en hiver et c'est par temps d'hiver que je vais en parler, l'été étant relégué au rang de carte postale, touristes, nudités faciles et laides, affluences incertaines de gens débraillés, commerçants débordés et petites vilénies.

Je me souviens d'une nuit de janvier par un temps froid et sec, une de ces mi-temps d'hiver où il semble que le crépuscule des jours n'est que l'avertissement de ce qui nous attend. Les étoiles là-haut hésitaient entre sommeil et veille et la lune se prenait des airs de diva. Je venais de participer à un repas d'inauguration d'un chantier dont j'avais été à la base et qui avait remodelé les sorties ouest de la ville. Bien que fatigué et usé par une ambiance qui n'était pas trop la mienne je décidais de rouler le long de la plage en direction d'Agde. Au bout de quelques kilomètres, je fis demi-tour et me garais derrière quelques petites dunes aux épineux traites et glacials. J'étais seul le long de cette bande de sable qui s'amourache de la mer et au loin, surgissant de l'eau, je voyais Sète et ses lumières jaunes et tristes. Malgré mon costume, ma cravate et mes souliers cirés je posais mes fesses dans une restanque sablonneuse séparant la route de la mer.

C'était une ou deux heures du matin et j'étais bien.

Dans cette solitude bienfaisante je sentais la vie, je devinais l'accouplement de la terre et de l'eau dans un murmure de vagues qui venaient se répandre sur le sable, comme si, après un si long voyage, elles avaient besoin de se reposer un peu pour reprendre plus tard leur route millénaire. Quelques mouettes curieuses venaient tourner au-dessus de ma tête pour s'assurer sans doute que je n'étais pas comestible alors que plus loin, les fenêtres allumées ou éteintes d'un train de nuit, faisaient comme un patchwork qu'une femme aurait étendu entre des caténaires faméliques.

L'air était chargé de bonheurs mais aussi d'ombres tutélaires.

Alors, comme un enfant qui retrouve sa mère, et malgré mes habits, l'heure tardive et mon travail du lendemain, je me suis allongé sur le sable froid, les yeux dans les étoiles. Là, comme le garnement que j'ai toujours été, j'ai allumé une cigarette en pensant très fort à un fameux sous-préfet de mes contes de gosse et, si je n'ai pas courtisé la rime, j'ai redéployé dans ma tête des souvenirs enfouis.

 

Sète ce sont aussi des odeurs.

 

Entre Méditerranée, étang et lagune elles vous accompagnent pour ne jamais plus vous quitter. Quand je pense à cette ville, aussitôt m'arrivent des senteurs de mazout, de canaux, de bourrides, de produits incertains, de poissons à l'arrivée de la marée, de poissons au départ de la marée, de poissons quelle que soit l'heure de la marée, de déversements d'égouts, de mimosas, de pins, de tramontane, de vieilles prostituées des ruelles derrière le port, de fritures, de permanentes, de sent-bon, de brillantine mais aussi de ciel bleu et vif et définitif et tellement beau que si j'étais un oiseau vous ne me reverriez sûrement plus jamais.

Enfin quoi  ce sont des milliers et des milliers de fragrances qui n'en font plus qu'une seule quand, enivré de tant de parfums, on s'affale sur la grève, le regard en dedans et les pieds en dehors, assommé d'avoir respiré trop fort et le cœur en balade avec une de ces femmes d'ici qui savent si bien aimer.

 

Parce que Sète ce sont les gens. 

 

Gouailleurs, sensibles, charmeurs mais aussi querelleurs, facilement tartarins, plus facilement encore gentils, de cette gentillesse qui fait qu'ici la ville est à tout le monde et d'abord à ceux qui débarquent, paumés, perdus et qui retrouvent sur ce bout de terre ce qu'ils ont perdu là-bas. Cette ville est cosmopolite, définitivement tournée vers l'espace et ces bateaux qui arrivent et partent de ses quais déploient tous les pavillons du monde.

Cette ville m'étreint et me possède.

Elle me manque quand je n'y passe pas quelques heures ou quelques jours parmi ces jours qui passent.

De la verrière du Grand-Hôtel aux vieilles rues du marché, des pentes odorantes du mont Saint-Clair à la jetée là-bas, tout là-bas comme une épée de rochers, de la gare immuable "ici Sète, ici Sète" à la marchande de poissons sur les quais qui n'ouvre son étal que quand elle veut bien ouvrir, je me balade, nez en l'air, heureux comme Jésus quand il a eu sa deuxième chance.

 

Mais moi, voyez-vous je ne suis pas Jésus, alors vous comprenez que je prends ce qui passe, je ne mets pas en sourdine, je respire, je jouis, j'en profite, enfin quoi je meurs de vivre.

Et ça, croyez-moi, vous devriez essayer.

 

 



13/01/2016
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