BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

123 - MA NUIT D'ICONOCLASTE

Impressions d'éternité mais aussi de solitude avec juste l'écran allumé, une petite lampe dans un coin là-bas pour éclairer quelques livres, et des ombres qui surgissent dans la pénombre, fantômes de mes souvenirs de plâtre, de bois, de pierre ou de verre et là-haut, sur la grande poutre brune qui traverse la pièce, cette procession de santons  figés comme lorsque j'étais gamin où, dans ce jeu, après avoir couru il fallait  s'arrêter d'un coup en restant immobile le plus longtemps possible, sans rire, sans parler, sans respirer, mort quoi ! Sensations de fuite, du temps perdu, d'essoufflement de l'être et plus encore peut-être d'un destin inévitable comme un papillon qui viendrait se brûler les ailes aux soleils de la vie.

La fenêtre est ouverte, les grands platanes au dehors sont alignés depuis tant d'années qu'ils ont pris la pose comme ces anciens, revenant de leurs dernières batailles, épuisés d'avoir tant vécu et vu tant  de laideurs alors qu'ils sont nés aux temps des charrettes et des voitures à bras. Dans les allées qui bordent ma maison, un chat miaule, paumé ou amoureux ce qui au fond est un peu la même chose si on y réfléchit bien.

La chaleur étouffe l'air et l'air pèse bien lourd.

 

Et le canal du midi qui fainéante à quelques mètres se repose encore des efforts qu'il n'a pas fait et ne fera jamais.

Et la ville silencieuse avale un jour de plus dans ce trop plein des ans qui ne font plus la différence.

 

Pourtant, un jour meurt poussé par un autre et je ressens plus que jamais sa perte comme un pétale de plus qui se serait envolé. Je suis écorché, je suis couturé par cette notion de définitif moi qui ne sais rien et, quand je vois la masse de découvertes qu'il me reste à faire et de vies que je voudrais vivre au regard du temps qui me reste, je suis pris de vertiges avec cette impression très forte de n'être que le grain de sable qui s'écoule dans le sablier.

Alors j'écris, c' est ma bouteille à la mer pour des lecteurs qui passent, ma botte secrète pour repousser la camarde, mon absinthe de mots noirs dans le vert de certains yeux.

C'est aussi ma seule façon de respirer.

Je bombe le torse, je fais comme si, je roule mon carrosse loin des ornières habituelles et marécageuses, j'aligne mes phases comme d'autres leurs millions, riche des séquences que m'envoie ma tête et je file le parfait amour avec une héroïne que j'ai visitée en rêve et qui me donne déjà bien du souci tant elle est cachotière et cabotine.

Mais que voulez-vous, n'est pas Pygmalion qui veut et au fond je préfère cela, c'est dans l'imparfait des choses que j'écris le futur.

 

Le futur ? Ah ce mot dans lequel la majorité des humains s'installent !

Le futur qui, une fois passé, laisse comme un goût d'amertume de ne pas l'avoir vécu à trop vouloir le rêver.

Et pourtant la vie, les sentiments, les sensations, la douce caresse du jour et de la nuit, l'émotion, le désir sont des mots de maintenant, des impératifs immédiats et pas projetés dans l'au-delà comme les ballons-sondes de nos impuissances et de nos peurs. Comme si, les laissant s'éloigner du présent, nous les contemplerions en préparant déjà nos regrets.

 

La femme qui envahit mon prochain livre a ainsi passé son existence à vivre à deux vitesses, bâclant le présent pour rêver la suite.

Alors je suis arrivé, je l'ai prise par la main, je l'ai rassurée, j'ai repoussé son passé, j'ai ouvert en grand les fenêtres du jour et depuis je la sens languide au moment de faire le grand saut dans l'histoire que je lui écris. Elle frissonne, elle s'approche et recule, elle voit l'étendue des possibles alors qu'elle vivait les yeux fermés, elle se prépare, elle est prête, elle comprends que chaque jour qui suit le jour doit être un emmarchement vers ce qu'elle avait toujours désiré.

Oui j'écris les circonvolutions hasardeuses des gens qui se cherchent, se ratent souvent et se retrouvent parfois, des gens qui, à force de vivre, ont ces cicatrices qui, seules, embellissent l'âme et rendent aux humains la sensation, la puissante sensation de connaître ce qu'ils avaient toujours  voulu rencontrer.

Et comme je suis le seul Deus ex Machina de mon livre, comme je suis l'inventeur de mes impossibles j'éprouve une joie indicible à soulever les voiles qui recouvrent les êtres  anonymes, mais ô combien particuliers,  ces êtres qui marchent comme des morts-vivants au bord du trou qui les recevra un jour.

Ne vous trompez pas amis qui me lisez, je ne suis pas morbide, ni même pessimiste mais vous savez, il y a des nuits comme ça où l'urgence devient une évidence...

 



15/06/2017
16 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 46 autres membres