BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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135 - UN HOMME SIMPLE

Il fait gris sur Roussillon, gris et froid malgré la saison qui se veut douce.

Le Luberon est noir, tapi comme une bête solitaire, alors que de l'autre côté du village le Mont-Ventoux se planque sous son habituelle écharpe de nuages. Tout est en suspend, tout semble figé, tout est d'une tristesse infinie comme si, d'un coup, les êtres et les choses réalisaient qu'il ne serait plus là, souriant, gentil, affable et doux avec ses yeux de gosse qui vous invitaient à profiter du moment, juste du moment qui passe sans chercher à vouloir absolument réaliser de grandes choses.

 

Peut-être, simplement, à vivre sa vie au milieu des gens qui vous ressemblent et vous aiment.

 

Seuls quelques touristes affamés de photos et attirés par la renommée du lieu se foutaient éperdument du corbillard qui grimpait lentement les rampes pentues de la petite route qui amenait au cimetière.

C'est un cimetière d'avant, je veux dire avec un vieux mur bien branlant et une grille qui grince, avec des tombes de mille ans bien serrées les unes contre les autres, comme si les morts de ce pays continuaient à jouer aux cartes en buvant l'anisette au bistrot du coin.

Je suis là avec mon frangin et nous attendons notre oncle.

Derrière nous, dans la plaine, après avoir dévalé les pentes, c'est un déchainement de couleurs bistre, ocre, pâle ou rouge. On est au cœur du Comtat, mon pays, ma mémoire. Plus loin encore les montagnes du Vaucluse et, au-delà, le Ventoux encore, toujours lui, fier et droit comme un gardien du temple malgré la brume qui le cerne.

Des odeurs me submergent et se mélangent aux souvenirs, au passé, à ce qui n'est plus, à ce putain de temps qui fait que près de la moitié du village arrive dans un silence, troublé seulement par les ratés du moteur qui ahane en arrivant au sommet.

Puis une allée de graviers, des noms et des noms alignés, le ciel qui s'est abaissé jusqu'à toucher nos âmes alors que nous montons encore.

Et là, presque au sommet de la colline aux adieux, son caveau, enfin celui de la famille de sa femme qui l'avait adopté depuis des dizaines et des dizaines d'années quand il avait débarqué au village, éperdument amoureux d'une jolie petite provençale douce aux yeux de Madone.

Et il y était resté, épousant avec elle une façon de vivre tranquille, tranquillement, doucettement mais ô combien heureux !

Le plus dur c'est ce trou béant que l'on prend en pleine gueule, une ouverture de face dans un monument qui était de pierres blanches mais qui sont devenues grises à cause du temps, du lichen, des orages, du vent, enfin quoi de toutes ces choses qui se foutent des mortels. Et il y a du monde dans ce caveau, ça se bouscule comme aux heures de pointe et c'est bien ainsi je crois pour celui qui aimait tant discuter avec ses amis, ses copains qui chialent tous maintenant, s'essuyant les yeux dans des mouchoirs à carreaux aussi grands que des serviettes.

Le plus dur aussi ce sont ces coups de marteau pour resceller la pierre comme un point final dont on sait qu'il n'y aura pas de suite....

Entre temps une femme a tenu à dire quelques mots, oh pas de grands titres de seigneurs, juste des choses simples, président du foot, membre du tarot et de l'amicale des pécheurs et d'autres activités encore qui faisait de lui un juste parmi les justes, ces gens que j'estime et dont je me sens proche malgré mon autre vie.

En redescendant sa femme nous demanda de la suivre, mon frangin et moi, seuls avec elle. Les groupes s'éclataient, paumés, secoués mais elle, avec la force des gens simples restait droite, digne. Il pouvait être fier d'elle l'oncle, ils se ressemblaient.

Je donnais un coup de coude à mon frère car là-bas, au loin, les nuages se retiraient et laissaient le sommet du Ventoux nous faire comme un signe dans un ciel d'un bleu de gamin qui tirait une ligne claire sur l'horizon barré de cumulus blancs et doux.

Après dans la petite maison sombre tout en haut du village, rue de la Porte heureuse - et croyez-moi cela ne s'invente pas - dans une pièce qui faisait cuisine, salle à manger et salon nous prîmes tous les trois un café.

Des mots, des regards, des silences.

Et dans nos têtes son sourire et cet art de vivre qui fut le sien, sa réussite, sa vraie richesse, ses si grands "petits" bonheurs et les clés qu'il nous laissait pour que nous ne passions pas à côté des choses simples.



16/09/2017
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