BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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161 - LA VEUVE

La maison était superbe, grande, trop grande même et le vaste jardin qui l'entourait ressemblait à un cottage anglais envahi de rosiers tous plus anciens les uns que les autres sous des tonnelles couvertes de lierres, de clématites ou de chèvrefeuilles.

Les arbres eux n'étaient pas des arbres mais des monuments.

Elle errait dans les pièces, elle se cognait aux souvenirs depuis tant d'années, près de dix ans maintenant qu'il était parti et, malgré tout, cette femme continuait  chaque matin de chaque jour à se maquiller, se coiffer et prenait soin d'elle dans sa tenue et dans la blondeur teintée de ses cheveux épais coupés au carré.

Mais elle le faisait pour elle car personne, nul homme, n'en profitait.

Nul homme depuis dix ans.

Elle avait des enfants, loin, absents, toujours absents car à l'étranger. Alors elle  parlait à leurs photos, quelques fois au téléphone, rarement autrement.

Elle avait des amies, veuves comme elle ou séparées, divorcées, souvent délaissées mais elle ne supportait pas leurs façons de faire car elles allaient dans des bastringues ou des soirées branchées pour pêcher un quidam qui passerait la nuit et un peu plus peut-être si elles avaient su être audacieuses.

Elle, elle avait choisi cette solitude, se perfusant de musique classique, de livres au long cours, d'auteurs élégants et racés. Oui elle préférait son refuge à des rencontres de hasard même si elle sentait bien que son corps la tiraillait certains jours, mais aussi sa tête qui espérait autre chose de la vie.

 

Cette femme, sous des allures froides et distantes, bouillonnait.

 

Quand son mari est mort elle avait cinquante-cinq ans, c'est à dire qu'elle était jeune et, si elle le savait malade, elle fut désemparée quand il l'a quittée.

Non pas sentimentalement, cela faisait bien longtemps qu'ils faisaient chambre à part, lui ayant son travail qui lui bouffait le temps. Quant à elle, son amour pour lui l'ayant fui, elle se contentait des "approches" rituelles qu'il lui imposait dans des silences de cathédrale.

En fait elle se retrouva à son décès  un peu comme l'unique passager d'un navire de haute mer qui perd son pilote. Elle dut alors tout réapprendre et même pour certaines choses, les apprendre.

Mariée très jeune, elle n'avait pas dix-huit ans, elle avait rêvé d'un amour fusionnel, sensuel, d'un amour d'exception. Mais son mari était un homme, je veux dire que, passé les premières années qui furent illuminées, il se lança à corps perdu dans les affaires, délaissant chaque jour un peu plus celle qui avait gardé un cœur de gamine.

Alors arrivèrent les roses, le jardin, la musique, les auteurs et les rêves incessants d'une femme de travers et si lui dans ses voyages savait goûter à l'exotisme local, elle-même était restée fidèle.

Non pas par devoir mais tout simplement parce qu'elle ne se voyait pas faire autrement à moins de le quitter ce qui, se disait-elle, comportait le risque évident de perdre le confort qui l'entourait.

 

Ainsi sont beaucoup de femmes, pas toutes, heureusement.

 

Alors aujourd'hui, dans cette maison dorée, en caressant ses meubles de style qui sentaient la cire mais aussi la mort programmée, elle se sentait désemparée par ses certitudes qui l'avaient amenée à passer son temps à la fenêtre, guettant l'improbable venue d'un être qui la ferait vibrer.

Elle crevait doucement dans sa fausse blondeur et ses seins refaits mais elle ne savait plus faire marche arrière, pas tellement au risque de se renier mais plutôt de s'apercevoir qu'elle n'avait pas fait les bons choix.

Alors elle se fit un thé, ouvrit un livre où l'on parlait d'amour et se dit que, oui, finalement ce serait bien un petit chat pour compagnie.

 

Dehors, par les fenêtres ouvertes d'une belle soirée d'été, on pouvait entendre les rires et gloussements de sa voisine qui recevait.

 

 



08/05/2018
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