BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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166 - LE VIEUX GAMIN

Comment vous dire ?

Oui, comment vous dire que, malgré les milliers de livres que j'ai pu lire, les dizaines de voyages que j'ai pu faire, la foison de gens rencontrés, les amours fortement traversés, les cultures visitées, les jobs assumés, comment vous dire qu'au fond je ne sais rien ?

Comment vous dire que je m'étonne toujours, con de la lune qui est ébahi parce qu'un oiseau chante, là, devant lui et qu'il croit ce pauvre homme qu'il va apprendre le langage des mésanges ?

Comment vous expliquer mes ravissements ingénus, mes yeux écarquillés, mes étonnements subits, mes rêves dépenaillés, mes chimères espérées, mes évasions dantesques ?

Ah ! Comment réaliser qu'au soir lancinant d'une vie je me prends pour l'alevin frétillant dans l'eau claire pyrénéenne, pour le poulain humant l'odeur puissante de l'herbe grasse ou pour le dernier-né d'une espèce humaine en voie de création et qui rajeunit en vieillissant ?

Je ne sais rien parce que je découvre tout.

Je ne sais rien parce que si toute ma vie, j'ai vu celle que les poètes appellent Séléné, ce n'était qu'une face, qu'un angle, qu'un morceau et que toute chose est ainsi faite. Nous n'avons jamais la vision complète de ce qui nous entoure, êtres et matières, mais nous nous contentons de cet aspect, juste cet aspect pour nous en satisfaire et surtout en tirer des axiomes ou des vérités.

Souvent fausses les vérités, souvent fausses, croyez-moi.

Je suis traversé de mille courants, d'ondes enchevêtrées, de strates empilées et je dois faire avec ça, je dois vivre avec ces connections multiples qui toutes me parlent en même temps, comme si, avant de sombrer dans le néant, elles devaient me caresser l'échine une dernière fois afin que je comprenne une chose, une vérité… il n'y a  de vrai que le doute.

 

Mais c'est vrai qu'étant gamin, pour vérifier que la plaque était chaude j'ai mis le doigt dessus.

Et, toute ma vie j'ai mis le doigt sur la plaque.

Pour m'assurer, vérifier, être sûr et ne jamais douter.

 

Et puis, avec le temps l'acéré s'émousse, ce qui est grand tend à s'affaisser, les montagnes s'érodent et les fleuves disparaissent dans des mers qui s'évaporent...

Alors le doute prend toute sa mesure, les certitudes deviennent des hypothèses, les coups de sang des coups du sort, les dogmes vacillent et les idoles d'avant s'enfoncent dans des Atlandides aux gouffres abyssaux.

Oh ne croyez-pas à une régression de ma part, ce serait un contresens, douter n'est pas faiblir.

Douter c'est savoir que tout est possible, que le nain va à la princesse, que le soir n'est qu'un autre jour parcellé d'étoiles, que le cul de la lune est en devenir, que les fleurs qui sont là, sur mon bureau, m'ont été envoyées par un de mes rêves réalisés.

Douter c'est être humble.

Comme moi devant la mésange, tentant d'apprendre son langage.

 

 

 



17/06/2018
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