BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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167 - LE TEMPS ASSASSINE

Il y avait Cochise, et puis Buck John, et puis David Crockett.

Il y avait encore le petit train d'interlude, histoires sans paroles, la piste aux étoiles et Laurel et Hardy.

Il y avait aussi les Pieds Nickelés, Pif le chien, Placide et Muzo, Roudoudou, Riquiqui, PimPamPoum.

Ah oui il y avait les chocolats Kholer ou Cémoi, les vignettes à collectionner, les poudres acidulées, les soucoupes fondantes, les rouleaux de réglisse, le coco Boer et puis surtout les tous premiers Malabars, gros, longs à fondre et qui nous pétaient à la figure mieux que les zéro que nous récoltions en classe.

 

On jouait aux billes avec des noyaux d'abricots, on avait des trésors dans les poches de nos blouses grises ou roses pour les filles,  des craies, des bouts de crayons de couleurs, des soldats, des voitures Dinky Toy ou Norev, nous trimballions pour l'école notre quatre heure, banane, morceau de pain et chocolat noir, dans une petite sacoche en carton qui se détrempait sous la pluie et nos jambes étaient régulièrement marquées de mercurochrome, en tous les cas, les miennes.

 

On s'échappait des maisons comme une portée de moineaux, on courait les rues comme si nous étions sur le chemin de nos tours de rondes, on riait, sonnait aux portes, on se bourrait de coups, on échangeait nos images, on faisait du troc et quand, épuisés d'avoir sauté tous les trottoirs et ruisseaux de la ville, on se posait sur quelque banc et nous revisitions nos rêves.

Et toujours, toujours, la petite sœur de mon ami Didier me tenait la main.

Je ne me souviens plus de son prénom alors que tant d'autres arrivent à ma mémoire, destin trouble des attirances enfantines, mais devant moi j'ai son sourire où il manquait des dents.

 

C'est l'histoire de gamins et de gamines qui vivaient sans savoir que les temps deviendraient rudes, enfants issues de la guerre qui avait torpillé nos parents, nos grands-parents et tant et tant d'autres encore.

Et, alors que ça swinguait dans les familles simples et avides de vie, si Bobet, Rivière et Geminiani se tapaient l'Aubisque, le Ventoux ou le Galibier, si le dimanche on pouvait voir les tricots de corps à trous envahir les bords de la Barthelasse, entre Avignon et Gard, accompagnés de blouses largement entrouvertes, si tout devenait surprise, si tout était nouveau, si la Gréco ou Bécaud ou encore l'orchestre de Jacques Hélian venaient à balancer leurs ritournelles derrière les jalousies abaissées, les gosses que nous étions emmagasinions dans nos têtes des rêves qui ne nous quitteraient plus.

Dans les écoles, dans les usines, dans les bureaux ou dans les ateliers, partout, dans les champs comme dans nos vignes on sentait que le bonheur était de retour, et, parce que justement il était de retour, on le savait précieux, fragile peut-être même éphémère.

 

Mon instituteur s'appelait Monsieur Travail - je l'ai écrit ailleurs et cela ne s'invente pas -, c'était un homme de la laïque, pur et dur, c'est à dire qu'il était juste. Il régnait sur sa classe de quarante élèves comme l'amiral de la flotte, craie et crayon rouge dans la poche de sa blouse grise et règle de fer dans ses mains fort poilues. Il aimait ses élèves et ses élèves le craignaient. Enfin quand je dis "le craignaient" c'est un peu trop parler, nous étions respectueux mais quand même pas mal remuants. Tout cela je l'ai raconté dans un de mes bouquins, mais ce que je n'ai pas dit c'est lorsqu' il sentait sa classe nerveuse, quand il voyait bien que même les meilleurs baillaient à qui mieux mieux - j'ai dit les meilleurs, pas moi qui écrivais  mes rêves au fond de la classe sur du papier quadrillé, il claquait dans ses mains et annonçait d'une voix d'opéra "allons messieurs, une petite pause nous fera du bien" et il ajoutait invariablement " à moi aussi d'ailleurs, une gauloise sera la bienvenue". Alors, tout en restant dans la classe, nous en profitions pour cumuler les apartés et les tours de cons nécessaires à notre âge. Lui, tel le Commandeur allait à la porte fumer sa cibiche.

 

Ce que je veux dire en citant cet exemple c'est que ce sentiment de liberté était partout y compris dans une salle de classe fermée.

Tout était possible, les interdits n'étaient au fond que la traduction de notre éducation et n'allaient pas au-delà, c'est à dire qu'ils étaient naturels.

Aujourd'hui c'est strictement l'inverse, tout devient banni, tout est matière à réglementation, réduction, législation oui tout.

Sauf que les valeurs se carapatent un peu plus.

Alors je vais vous dire, j'ai le sentiment de plus en plus vif de vivre dans une réserve, un peu comme ces indiens qui me faisaient frémir plus jeune. Je suis pétris d'histoire, de celle des mes parents et, avant eux, des autres, des vôtres.

Je suis résidant d'une autre planète et si je reste sur celle-ci, c'est que, par la force des choses je ne peux faire autrement.

Mais quand même, il me reste Cochise, le petit train d'interlude, histoires sans paroles, plein, plein de cinéma vivant. Et puis aussi  ma petite amie, toute petite et dont j'ai oublié le prénom.



24/06/2018
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