BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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19 - LA BALADE DEPENDUE

Un jour je mourirai.

Oh ! Vous avez bien lu ce spasme du verbe qui me vient de la tête et qui me donne envie de rire à l'idée de ma mort. Car, au fond, je ne ferai que dételer mon esprit de mon corps même si, et je le reconnais bien volontiers, j'ai autant de plaisirs avec le second qu'avec le premier.

Mais bien sûr, vous avez compris aussi qu'à la table de la vie, j'aime aller de l'un à l'autre et ainsi, le jour venu, je dépendrai de mon corps les images des balades commencées il y a déjà plus de soixante ans.

Hé oui ! Mes yeux se fermeront pour mieux vivre de l'intérieur, contemplant mon habitacle sagement rangé au milieu d'autres, dans les casses prévues à cet effet par le monde des vivants moi qui, plus que jamais, vibrerai encore de sensations diffuses et intemporelles.

Je vous contemplerai n'en doutez point.

Je vous "sentirai" encore.

Je serai là et toujours aux terrasses des cafés pour contempler le déhanché des femmes éternelles dans leurs robes sous le vent. Je m'immiscerai dans vos conversations intimes, je serai dans le secret de vos isoloirs ou dans les alcôves de vos chambres pour vous entendre encore et toujours rouspéter, râler, critiquer, houspiller et gueuler à tue-tête "tous ensemble, tous ensemble" quand je sais qu'au bout du bout vous serez seuls avec vous-même à compter les années perdues.

Je vous regarderai filer votre vie comme d'autres filent la laine, mécaniquement, dans la routine et l'insouciance en laissant de côté l'Angora ou le Shetland parce qu'ils ne sont pas de votre culture, préférant l'intérieur à l'ailleurs .

Je vous exhorterai à accrocher dans vos mémoires ces soupçons d'airs odorants qui traversent les sentiers inconnus parce que non balisés. Je vous pousserai au courage d'oser, au courage de la différence et non pas à ce que vous vivez tous les jours dans l'indifférence des jours qui passent et l'empilement des assassinats barbares.

Oui, la vie et la mort sont une seule et même valse à deux temps que vous dansez d'un seul mouvement en oubliant malheureusement la suite. A la balade lumineuse du vivant succèdent les expéditions de l'ombre, et d'acteur vous devenez metteur en scène, actionnant ainsi sans trop bien comprendre, le spectacle de ceux qui sont restés dans la lumière des cierges d'église.

Et quel bonheur enfin, quel immense et grand  bonheur de retrouver dans les limbes qui nous entourent tous ceux qui ont fait le voyage avant nous et que nous avons aimés. Quelle joie de rencontrer ces génies qui, alors que nous étions dans la fureur de notre existence terrestre, avaient bercé nos rêves et ouvert les portes de notre connaissance.

Et pour cette seule raison, oui, un jour, je dépendrai mes souvenirs.

Je les enfournerai tous ensemble une dernière fois dans ma tête et partirai pour un grand et long voyage, un voyage sans retour mais un voyage aux alentours des gens que j'aime et que j'ai aimés.

Un grand Orient Express vers mes mille et une nuits qui traversera la nuit.



17/12/2014
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