BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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2 - UNE MAISON PERDUE

C'est une maison qui a perdu son âme.

 

Grande, massive, dominant les autres par sa masse, son élévation et ses platanes plus que centenaires elle agonise tout doucement emportée par l'urbanisme environnant, le je-m'en-foutisme des propriétaires/loueurs attachés plus à la rentabilité qu'à la conservation du patrimoine et les regards de biais de ses anciens possédants qui passent, tête baissée et nez dans les chaussures, pour ne surtout pas voir ce qu'ils ont laissé faire.

Cette bâtisse je l'ai connue au temps de sa splendeur.

J'entends les rires, le choc des verres, le bruit des assiettes et puis mes vannes s'ouvrent et font défiler les morts au banquet des disparus. Là un enfant dans les bras de l'arrière grand-mère, ici un aumônier qui a terminé son boulot de baptême et se laisse aller sous la glycine en fleurs, plus loin on joue aux boules en se tenant les reins et puis le soleil qui embrase la façade et qui se prend les pieds dans la haie de cyprès dont les cimes se penchent avec douceur pour effleurer le toit de tuiles ocres.

Je revois ces anciens et même bien des plus jeunes qui ne répondent plus à l'appel et je ferme les yeux pour garder bien au chaud ces instants de vie, ces histoires de fin de repas, ces noëls et ces gros repas qui laissaient les corps épuisés de bonheur récupérer un peu dans des fauteuils traîtres avant d'aller finir les restes entre les parties de cartes et les bouteilles de Bourgogne.

J'entends ce grand-père appeler ses enfants, donnant des étrennes comme cette semeuse du Larousse soufflant sur ses pissenlits et sa femme, petite pomme ridée du midi aux yeux si bleus que l'on comprend que cet homme s'y soit perdu dedans, enveloppée dans un grand châle et qui le regarde et le regarde encore au crépuscule de sa vie.

Cette maison était un cocon, un refuge, un exemple. 

Cette maison était un ancrage pour les exilés, les mal aimés ou les téméraires parce que, revenant dans ses murs, chacun avait l'impression de n'être jamais parti sur des mers hauturières et dangereuses.

Et puis le temps, saloperie de temps qui détruit, qui rend lâche quand les derniers feux sont éteints, enterrés ou brûlés dans quelque colline ou cimetière perdu. Le temps qui efface et, justement parce qu'il efface fait faire des conneries, trouve des prétextes, des pis aller, des excuses.

Alors on vend pour les impôts, pour le chauffage, pour les réparations, pour la dimension enfin quoi on brade la mémoire, on s'essuie les pieds sur l'histoire, l'intime, celle qui touche au coeur à défaut de toucher au portefeuille.

 

Tout doucement cette maison crève.

Je l'entends gémir, craquer, souffrir du vent et de la pluie qui jouent au plus fort, je la vois pleurer par ses chenaux rouillés et sur le toit quelques tuiles ont décidé de se taper une farandole.

Mais là, pas de tambourinaires, pas de galoubets, pas de fifres, non, juste quelques corneilles et des pies qui jacassent sans être dérangées.



31/05/2014
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