BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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30 - QUAND LE DESTIN FAIT UN SIGNE

La mort, les morts, se rappellent toujours à nous. Toujours.

Et c'est un coup dans la gueule, une absence criante qui vient vous abattre quand, sans prévenir, vous les entendez murmurer au-delà des limbes.

 

J'étais allé récemment du côté d'Avignon - à Villeneuve les Avignon, sur le plateau de Bellevue  pour être plus précis - afin d'organiser une nouvelle séance de dédicaces puisque mon dernier ouvrage traite de cette région et plus particulièrement de mon enfance dans et autour du Comtat Venaissin.

Ayant un peu d'avance je parcourais les lieux que j'avais connus tout gosse et m'arrêtais devant une maison qui portait - et porte toujours - le prénom provençal de ma mère.

C'est une petite maison toute en pierres, nichée dans un recoin de terre, un nid d'amour où là, parmi les rosiers, les lavandes et les figuiers j'avais usé pas mal de vêtements rapiécés et reçu force calottes. Il faisait un temps de deuil, vous savez une  de ces mauvaises pluies qui pénètrent, s'insinuent et vous font frissonner. Le vent balayait les papiers, soulevait les parapluies et rendait les gens grincheux. Temps d'hiver, temps de froidure, temps  noir ou le gris est la seule lumière.

Cette maison avait appartenu à mes tantes puis achetée ensuite par un couple d'amis de mes parents. Je ne vais pas ici refaire l'histoire, il suffit pour ceux que ça intéresse de lire mon livre mais sachez que ce couple - Ké et Taty dans mon livre - fut pour moi, mais aussi pour mon frangin, comme des grands-parents en or, une sorte de cadeau Bonux de la vie en quelque sorte.

Elle venait de loin, très loin, d'au-delà les mers et les océans et lui était toulousain, grand, beau et fort. Toulousain vous dis-je.

Elle ne voyait que par lui et lui ne voyait qu'elles, oui elles.

Elle l'adulait, le glorifiait, le magnifiait mais elle était femme et donc savait taire les défauts de son "grand" pour mieux le grandir encore.

Lui dansait la sardane, jouait du banjo, avait résisté, réellement résisté dans l'armée des ombres.

Et puis la vie, qui file, la vieillesse qui abrutit, même les êtres les plus élevés, surtout les êtres les plus élevés. Ce fut une descente aux enfers pour cette femme qui voyait son homme, son mec, son Dieu sombrer et battre des bras pour surnager dans son inconscience.

Tout cela je le savais, je l'ai vécu, je m'en souviens....

Ils n'avaient pas d'enfants, des neveux seulement, un peu loin ou, comment dire, occupés à autre chose. Oui, c'est ça, occupés, très occupés à vieillir seuls.

Oui, je me souviens de son décès à elle, elle d'abord alors que c'est lui qui tanguait et qui se brisait en deux.

Je me souviens de tout.

De l'enfermement de Ké, des soins, des absences et de la nuit quand la lumière s'éteint, je me souviens de la mort, du Ventoux et des cendres sous la pluie, déjà sous la pluie.

Mais je n'avais pas imaginé ce qui allait suivre

J'étais devant cette maison, seul et repensais à eux. Les nuages se tapaient un cent mètres dans un ciel aussi morne qu'à Waterloo, les passants se blottissaient dans des vêtements de pluie qui ne protégeaient plus de la pluie et un bonhomme sortit sur le seuil puis, en hésitant, s'approcha de moi.

C'était le propriétaire qui, après m'être présenté, s'excusa de ne pas me faire rentrer car il allait passer à table. Mais il ne m'a pas laissé repartir.

Je sentais dans ses mots toute une colère rentrée, toute une incompréhension.

Et là tout m'est tombé sur la gueule.

Il m'a raconté le foutoir et la honte, la honte des meubles vendus par morceaux à l'encan avant qu'il achète le bien, les huissiers, les papiers jetés, dispersés, les objets cassés et les neveux je-m'en-foutistes. Il m'a parlé des lettres abandonnées.

Et puis de cette lettre, de cette dernière lettre.

Parce qu'elle s'était suicidée, parce qu'elle n'en pouvait plus, parce qu'elle était usée, parce que voir les idoles basculer donnent peur à ceux et celles qui les vénèrent.

Mais avant, le dernier soir, avant de prendre une rafale de médicaments elle lui avait écrit une lettre, l'ultime lettre d'une femme à l'homme de sa vie.

Lettre d'amour, de désespoir, de larmes et d'amour encore et encore d'amour, à quatre-vingts ans passés.

A lui, pour lui, rien que pour lui qui, dans sa folie naissante l'avait planquée sous son lit au matin avant d'appeler ma mère parce qu'il était perdu.

 

Je suis parti.

Après avoir pris rendez-vous avec cet homme ulcéré pour récupérer la photocopie de cette lettre , l'original étant perdu, mais aussi prendre quelques autres papiers, je suis parti.

Une boule au ventre, la tête dans le brouillard, les yeux rougis de me la jouer mâle résistant je suis parti.

Et je me suis arrêté cent mètres plus loin, sonné, et des putains de larmes avaient une envie pas possible de se faire la malle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



18/02/2015
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