BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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42 - LA GRANDE BOUCLE

Mon grand-père s'appelait Eugène.

Bon, me direz-vous, voilà une chose intéressante ! Ainsi il s'appelait Eugène ? Comme le Prince ? Mais c'est incroyâââââble !

Allez, moquez-vous, mais si moquez-vous mais attendez la suite !

Donc son prénom était Eugène et moi tout gamin - allez lire les " pantalons courts" - je l'appelais Papigène. J'avais six, sept, huit ans et plus, lui à peine soixante.

Et il n'était pas Prince loin de là même si pour moi dans sa grande vieillesse - mais si, je le voyais très vieux, rendez-vous compte ! - il avait des façons de roi. Il était électricien, enfin employé dans une petite entreprise électrique avignonnaise  bouffée plus tard par EDF, mais il était aussi communiste et membre de la CGT. Ce dernier point nous ne le sûmes qu'à sa mort en homme secret qu'il était. C'était aussi un homme d'avant, chemise de nuit blanche pour le sommeil - quelles visions quand venant en visite chez mes parents nous partagions ma chambre ! - gâteaux le dimanche et toujours tiré à quatre épingles.

Ainsi, vous le devinez, Papigène a construit mon enfance. Avec d'autres bien sûr mais aujourd'hui c'est de lui qu'il s'agit.

Puis la vie n'est-ce pas, la vie a déroulé ma vie.

J'ai grandi et suis resté cancre longtemps, vraiment longtemps.

Jusqu'au jour où je me suis réveillé et où j'ai bossé à m'en rendre malade, quelques diplômes en poche.

Entre temps Papigène était mort.

A table, d'un coup, sur le coup, sans à-coups.

Belle mort gorgée de solitude en ripant juste à temps sur la barre des soixante et dix ans.

La vie a continué à me bouffer, comme vous, comme tous, comme d'hab.

La vie quoi avec tout ce qu'elle a de merveilleux et de merde dans les yeux.

Cette vie qui gronde en moi, qui bouillonne et qui, parfois, explose parce que les odeurs, parce que les senteurs, les bruits, les lumières et puis aussi parce que l'écriture, curieuse, joueuse, triste ou délicate, osée, posée ou hilarante à se droguer de mots ensorcelants comme les jambes d'une femme qui partent vers l'infini.

La vie.

Et puis un jour je me suis retrouvé âgé, enfin, non pas âgé - même "vieux" je serai "jeune" -  mais j'ai eu le sentiment d'un affaissement, comme un château de sable que la mer, un soir d'été use, érode, assaille, attendant dans son immensité que ce petit bout de résistance se rende enfin et que ses petits grains de vie s'anéantissent et rejoignent le grand infini. Certains, non pas plus solides mais seulement plus tenaces, résistent jusqu'à un nouveau matin du monde, attendant seulement que d'autres enfants arrivent pour recommencer encore à construire des châteaux de rêves.

Et j'ai entendu alors une petite princesse, puis une deuxième petite princesse qui, quelques années après mon enfance, m'appelaient "Papigé".

Oui, Papigé, Papigène.... et là j'ai vu dans leurs yeux mes yeux, j'ai senti dans leurs bras autour de mon cou mes bras autour du cou de mon vieux grand-père. Mon vieux grand-père ! Et dans les baisers que je leur donne, dans le regard que je leur porte il y a toujours et encore le gamin que j'étais il y a si peu de temps encore, si peu de temps !

Alors j'ai remonté mes tours, j'ai consolidé mes remparts, j'ai hissé mon oriflamme, j'ai même mis quelques legos aux créneaux pour faire plus moderne et j'attends l'océan, je l'attends de pied ferme celui-là car je ne vais pas me laisser faire par l'infini qui me guette.

Comprenez-moi, quand deux petites roses ont décidé d'éclore un beau matin dans votre jardin vous devez être là. Oh ! N'imaginez pas que c'est pour leur donner de l'eau ou bien les surveiller, non, ça ce n'est pas votre rôle. Vous c'est pour les regarder grandir, juste les regarder grandir, les bouffer de vos yeux, ne pas les quitter, ne pas les perdre de vue et être là avec tout l'amour que vous avez pu sauvegarder dans votre château battu et rebattu par la vie assassine.

Oui tout l'amour, ce sacré et bel amour.

Et puis autre chose encore justifie de toiser la camarde en ricanant sous cape.

Etre là pour qu'elles n'aient pas peur de grandir et que leurs rires vous fassent comme une petite musique quand, de fatigue mais aussi pour boucler la boucle, vous fermerez les yeux comme vous le faisiez, enfants, quand vous vous endormiez en tenant la main de votre grand-père.

 



23/06/2015
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