BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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51 - LES JOURS D'UN AUTRE TEMPS

C'était il y a déjà quatre ou cinq ans par un mauvais temps d'hiver.

 

Le jour n'avait pas envie de sortir de la couette et dans les rues de cette petite ville du sud de la France le vent rafalait dans des grands beuglements d'autan.

Je m'étais garé sur la petite place car j'avais repéré un vieux bistrot aux lumières tremblotantes. J'avais hâte de boire un café, hâte de me réveiller et de tenter une sortie hors de ma tête dont les idées étaient ailleurs, si loin, tellement loin.

C'était un vieux bar avec sa barre de cuivre, des odeurs vieillottes, quelques types en bleu la casquette vissée sur le crâne, un flipper dans un coin avec le renseignement "H. S." collé sur un papier jauni qui se racornissait d'ennui, des banquettes de moleskine usées bien sûr, même éventrées et le patron, rouge, cuivré, rubicond avec une cigarette au bec.

Tranquille.

Oui tranquille et avec une cigarette au bec.

D'ailleurs la plupart des clients avaient le mégot frétillant,  orgueilleux, que dis-je, révolutionnaire.

Très vite j'avais compris que j'étais tombé au milieu du fortin d'Astérix et avec bonheur je repris mes vieilles habitudes, fumer dans un bar en buvant un café brûlant, et ce malgré "l'interdiction formelle" bien plantée au-dessus des bouteilles de pastis.

J'étais bien.

J'étais un des leurs tout en plantant ma cendre dans des gobelets en plastique planqués derrière le bar et remplis d'eau pour tromper l'ennemi.

Cela faisait si longtemps, si longtemps que j'avais l'impression d'avoir changé de monde, de vivre dans une époque qui, décidément, ne me convenait plus car j'étais du temps où il était "interdit d'interdire", du temps où tout était possible.

 

Et comme avec malice, presque en jubilant, la vie ce même jour me conforta dans l'idée que mes valeurs n'étaient plus les valeurs d'aujourd'hui puisque j'avais rendez-vous une heure après avec l'homme de Néanderthal et que je ne le savais pas encore.

 

Il avait quatre vingt dix printemps à son compteur personnel, quatre-vingt dix hivers et celui-là était le quatre vingt onzième.

Mais il est beau, il est grand sous sa tignasse blanche alors qu'il pèle les oignons et les pommes de terre pour son pot au feu, attendant que sa femme et sa fille rentrent des achats de Noël.

 

Alors nous parlons.

De sa vie, de sa guerre.

Et je découvre un Gaulliste.

 

Un de ceux qui l'ont suivi à Londres, un baroudeur, décoré, blessé, fusilier marin, félicité par le Général dans une citation manuscrite longue comme un jour sans pain et qui trône sur le mur de l'entrée à côté des photos des petits-enfants mais aussi  de quelques autres vieux  car il y avait de la place.

Oui, nous parlons, enfin nous parlons au milieu de nos silences car nous nous ressemblons, moi lui serrant les mains en hommage à ce qu'il a fait et lui s'ouvrant à moi car il m'a reconnu comme un de son espèce en péril.

Puis sa femme et sa fille sont arrivées, belles et différentes toutes deux, belles car cet homme illumine ceux qu'il côtoie.

 

Dans ma voiture au retour, je me sentais résistant.

Résistant sur des valeurs qui ont été les miennes, résistant  sur une vraie tolérance et pas une chienlit qui veut dire aujourd'hui gabegie, résistant sur une certaine élégance loin de cet égotisme qui cerne nos existences et qui nous broie inéluctablement.

Dans ma voiture au retour j'ai écouté Sibelius et sa valse triste pendant que les essuie-glaces chassaient la pluie qui commençait à tomber.

 

Et j'ai compris.

J'ai compris que sur le Titanic de notre monde je ne sauterai jamais à l'eau.

Mais jouer et jouer encore quelques notes qui emporteront ma tête.

Avant que le reste ne cède.

 

 



23/10/2015
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