BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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52 - L'ENFANT QUI REGARDAIT PAR LA FENÊTRE

Garder ce même regard, conserver ses rêves, se nourrir de son imaginaire, tutoyer son idéal mais vivre sa vie sans la traverser, juste la traverser et partir  heureux de ne point avoir trop dévié...

 

En fouillant et rangeant ma bibliothèque dont un jour je vous parlerai sans doute, je suis tombé sur un vieux papier. Oh ! Trois fois rien, une sorte de brouillon enroulé sur lui-même, comme un planqué devant le savoir des livres. C'était un diplôme, mon diplôme de "cinquième accessit" classe de CM2 année 1961 !

Vous ne vous rendez pas compte, vous universitaires, docteurs en quelque chose, récipiendaires de grandes écoles ! Non vous ne vous rendez pas compte ce que c'est qu'un cinquième accessit de la classe de CM2 !

Surtout qu'il me fallut deux années de la même classe, redoublant devant l'éternel que je suis - et là, ce ne serait que la première fois - pour obtenir un tel parchemin.

Cancre étais-je au royaume des cancres, je fus donc sacré roi devant un parterre de parents, le sourire en coin et l'applaudissement courtois alors que mon père et ma mère, soulagés que j'attrape enfin le train qui me transporterait jusqu'en sixième, n'en revenaient pas que ce gamin blond qui était sur l'estrade, s'amusât à cache-cache avec le soleil plutôt que de serrer la main tendue du directeur d'école un tantinet coincé.

Cette fameuse sixième que je redoublerai encore, ce ne serait d'ailleurs pas la dernière classe à être "revisitée", prenant trop de plaisir à regarder dehors plutôt qu'à écouter dedans.

 

Oui, mais voilà, dehors c'était la vie.

Dehors c'était l'espace, les couleurs, les senteurs, dehors c'était Cochise, Vitalis, les Pied Nickelés, c'était aussi Croc-blanc, Ivanhoé, mais encore la méditerranée, les étoiles, Frison-Roche enfin quoi c'était mes lectures, mes héros, ce que je voulais être, ce que je rêvais d'être alors qu'à l'intérieur dans ce cours de latin ahanant, Moïse, surnom  de ce prof en blouse grise et  crotte au nez, me guettait et finalement me fichait aux clous de ma croix en me demandant de réciter rosa rosa rosam rosae, le zéro déjà dans la poche et la règle en fer sur le bout de mes doigts.

Dehors j'étais libre et je ressemblais à mes songes, pas à l'uniformité, pas à l'embrigadement, je respirais à mon rythme, c'est à dire que je me sentais si décalé, si "ailleurs" que je m'inventais la vie quand d'autres apprenaient à être sages.

 

Et depuis je n'ai jamais cessé de la créer, cherchant toujours et encore à vivre mes rêves de cancre avec mes cicatrices, mes envolées et mes précipices.

 

Tout ceci pour vous dire qu'il m'est arrivé une pensée profonde.

 

Oui je sais, une "pensée profonde" ! Que voulez-vous, le cancre adore se foutre de sa gueule.

 

Ainsi donc, me suis-je dit, si la naissance donne la vie ce n'est pas pour autant qu'au bout du compte on s'en rende vainqueur. En d'autres termes combien se retrouvèrent cocus quand l'heure des comptes fut venue ? Diantre que sont devenus ces gosses gouailleurs, volontaires et intrépides ? Où sont ces rêves enchanteurs, ces métiers enviés, ces amours espérés...? Qu'avez-vous fait au fond de votre enfance ?

Je suis sûr de peu de choses tant le doute m'habite mais il y en est une qui m'est chevillée à l'âme, que dis-je, gravée au cœur, c'est que plus on s'éloigne de ce que nous aurions voulu être, plus on trahit l'enfant que nous avons été et plus nous nous enfonçons dans la grisaille commune au risque évident de se morfondre d'ennui.

 

Monter sur les tables, renverser les saladiers, pisser devant tous les soleils et respirer, juste respirer cet air vibrionnant qui un jour ne sera plus accessible... Que voulez-vous, le temps qu'un gosse se dise qu'il va prendre son "quatre heures" et il se retrouve vieillissant à boire une tisane avant d'aller au lit, le bonnet sur la tête.

 

L'enfant qui regardait par la fenêtre a maintenant la tête bien cabossée à force d'avoir les yeux dans les étoiles.

Mais sa tête est cabossée.

Vivre n'est pas lisse à moins d'être le spectre de ce que nous avons été.



27/10/2015
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