BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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63 - UN COUPLE RECOMPOSE

Imaginez !

 

Imaginez une petite ville elle-même adossée à la grande cité du département, le tout perdu au cœur de la France.

 

Imaginez une rue à midi, une rue bordée de maisons toutes identiques avec chacune son petit jardin, son petit garage, une même architecture qui se répète inlassablement, avec les mêmes boites aux lettres, les mêmes grilles, les mêmes portes, les mêmes murs, les mêmes gens et leurs vies, gentilles vies de fin de vie...

 

Imaginez une radio de temps en temps qui vient troubler le silence de ce jour de pluie qui s'étire lui aussi dans la douce et traître langueur du temps qui passe, des odeurs de cuisines qui se télescopent, ici des relents de sardines, là une poêlée d'œufs, plus loin une fricassée de poulet mais pas de viandes chères, pas de plats démesurés, pas de folies suicidaires..

Je suis dans le pays profond, celui du labeur et du pain conservé dans le torchon, loin du strass et des paillettes que ces vieux rescapés des usines voisines ou des commerces fermés regardent chaque soir sur un écran qui est loin d'être plat.

Ici l'on compte.

Et avec les dix doigts, ça servirait à rien d'en avoir un peu plus quand on n'a que la misère.

Ici la mémoire est la seule richesse qui apporte un sourire, une sorte de bien-être, celle des souvenirs, juste des souvenirs, parce que le reste, n'est-ce pas, il y en a si peu.

 

J'ai garé ma voiture devant le numéro 49 où j'avais rendez-vous.

 

Elle m'attendait bien sûr, portant ses quatre-vingt-un ans comme elle porte sa blouse, fièrement, proprement, presque élégante dans cette image obsédante qui est la mienne de la femme éternelle à jamais admirée.

Nous passâmes par le garage où était étendue sa lessive. " Attention aux culottes, me dit-elle, avec ce temps je n'ai pas pu les étendre dehors" mais c'était trop tard, bien tard pour le contemplateur des êtres que je suis, les recevant sur le visage quand l'avertissement retentit.

Elles sentaient le propre et étaient bien larges ces culottes, bien grandes, bien blanches, alignées sur un fil relâché comme des tourterelles qui auraient un peu trop bu.

En haut, alors que nous prenions un reste de porto dans des verres en pyrex, son voisin arriva, inquiet, protecteur et quand même bien fragile avec ses deux ans de plus.

L'ami d'enfance retrouvé par hasard, dans la même rue, sa femme définitivement alzheimérisée et lui qui, son repas bien vite avalé, vient passer la journée chez elle.

La journée et un peu plus peut-être quand la langueur les prend.

Je sens une connivence évidemment mais, plus encore, de l'affection dans les yeux bleus de cette femme blanche.

Il boit l'animal et il boit sec. Elle le modère  puis, en se moquant gentiment, me confie que de toute façon qu'il boive ou pas cela ne changera rien car "il ne peut plus" et depuis longtemps précise-t'elle comme un regret.

Ah ! Ces confidences assassines de femmes, ces exécutions immédiates, d'un mot, juste un mot mais aussi ces paroles jetées en l'air comme ça, mine de rien,  avec ces images qu'elles vous offrent si vous savez comprendre, celles de l'amour évidemment, l'amour qui n'a pas d'âge.

Parce que si l'une a perdu son mari et que l'autre est train de perdre sa femme, la vie avance à son pas sans jamais revenir en arrière et que c'est tellement doux le regard d'un homme quand on lui allume des étoiles dans les yeux.

Parce qu'aussi, quand l'hiver sonne à votre porte et que vous ouvrez, c'est bien agréable d'avoir encore quelqu'un qui entre et passe le seuil.

 

Que voulez-vous, la solitude se partage tellement mieux à deux avant le définitif enfermement dans cette terre trouée de galeries éteintes.



10/03/2016
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