BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

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64 - UN BOCAL ENTIER DE NUTELLA

C'est une enfant.

Et c'est une vraie femme aussi.

Elles est là, devant moi, encore en "tenue" d'intérieur, ramassée sur sa chaise, les jambes remontées jusqu'aux genoux et ses mains qui naviguent devant son visage sont longues et fines, presque transparentes.

C'est un sourire d'enfant avec les fossettes qui se creusent et des yeux si brillants que la lumière prend des détours pour caresser la pièce.

Mais ce regard me parle d'elle et la met nue plus sûrement que ce grand tee-shirt qui ne cache rien. Il me raconte la femme qu'elle est devenue avec un homme qui l'a prise quand elle était gamine, un gamin comme elle et qui lui a fait un gosse puis qui est parti et puis revenu pour en faire un autre avant qu'elle ne se décide enfin de le mettre à la porte, son amour assassiné par tant de désinvolture.

Et depuis elle navigue, à cheval sur cette frontière, n'étant plus ce qu'elle était mais pas encore ce que la vie la pousse à devenir avec ses rêves brisés qu'elle ramassera par terre, plus tard, sans pouvoir recoller les morceaux. Alors elle se bourre de Nutella, plongeant sans relâche dans un pot déjà vide une cuillère qu'elle lèche comme un bonbon.  Elle fume cigarette sur cigarette et, quand elle éclate de rire devant les baby-relax vides, sa bouche dessine un pli amer qui ne l'embellit pas vraiment.

Son histoire est celle que j'ai entendue tant et tant de fois, comme si l'existence prenait un malin plaisir à formater ceux qui ne se méfient pas et qui se réveillent trop tard, ayant cru au miracle.

 

C'est celle d'un homme mort quand elle avait douze ans et qui lui manque à en crever. Bien sûr ce père absent n'a pas achevé l'œuvre qu'elle est maintenant la seule à terminer, c'est à dire le bornage de sa vie, ce repère indispensable quand on est jolie, vibrante de sensations mais aussi déboussolée devant l'inconnu du mâle.

Et quand on devient femme  combien est-ce douloureux d'être de plus en plus  interloquée que l'homme soit si petit, si étroit dans le seul tressaillements de ses reins, alors qu'elle attendait l'amour, la fusion, enfin quoi rien de bien grandiloquent si ce n'est se réveiller chaque jour qui passe avec un être dont elle aurait été étonnée d'être la Princesse.

 

Elle vit seule avec ces deux gosses dans une grande maison blanche.

Blanche comme son âme qui se cogne depuis plus d'un an au vide de sa vie, préférant ses amies aux hommes de maintenant qui eux, n'ont jamais quitté leurs mères.

Alors elle se raconte en souriant  entre deux bouchées de Nutella quand ses yeux me disent l'inverse de ce que j'entends. Pendant une heure, pendant deux heures je prends la place de l'absent et nous parlons de la vie, de sa vie et des pièges qu'elle dispose ça et là, mine de rien, bien planqués derrière des sourires de façade.

Des pièges mais aussi des formidables chances qu'elle donne à celles qui, parce qu'elles ont vieilli d'un coup savent repousser les limites et faire tomber les préjugés que provoquent les embardées amoureuses.

 

Sur la table encombrée de miettes de pain un brin de muguet finit de crever dans son petit soliflore.

Il est là comme un signe, comme un espoir, un appel, quelque chose à quoi se raccrocher, véritable note d'espoir qu'elle garde précieusement car ce jour là, ce jour dédié à ceux qui s'aiment, quelqu'un, un ami, juste un ami pensez-donc et bien plus âgé qu'elle, le lui a offert en passant.

Par hasard.

En toute simplicité.

Pour ne pas qu'elle se sente seule...

 



20/03/2016
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