BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

86 - L'AMOUR FONDATEUR

Elle est debout devant lui qui est assis sur un banc du parc jouxtant la cathédrale.

Elle a les bras croisés dans le dos et semble attendre. Elle lui parle doucement des profs, du travail, des choses de la vie, des choses de sa vie, le basket, sa région, ses espoirs, ce qu'elle fera plus tard. Elle parait détendue mais aussi fébrile dans sa façon de bouger sur place.

Lui la regarde, non il ne la regarde pas, il la contemple.

En fait il n'en revient pas.

Ils ont passé l'après-midi de ce dimanche d'octobre à se balader dans la ville morte, ils ont traîné aux "Beaux-Arts", bu un verre sans saveur, puis naturellement ils se sont dirigés vers la cathédrale avant d'y pénétrer. Une chance incroyable les attendait puisque André Pagenel,  célèbre organiste et concertiste aveugle, répétait quelques morceaux de Bach. Ils se posèrent sur  des  chaises paillées et chacun est entré dans son monde. Il aurait pu lui prendre la main, il aurait pu lui passer un doigt sur le visage. Oui il aurait pu.

Mais il ne l'a pas fait.

Ils ont regardé le maigre soleil jouer dans la rosace.

Ils ont souri aux petites vieilles qui trottinaient dans l'allée centrale avant de poser leurs fesses pointues sur des bancs de torture.

Ils ont grimpé ensuite la grosse centaine de marches qui montent au dessus de la nef et là-haut, tout là-haut près des cloches et du bourdon, à l'abri des nuages qui jouaient à cache-cache, ils se sont appuyés au parapet et  abîmés dans des horizons d'avenir. Il aurait pu lui caresser les bras, il aurait pu l'embrasser. Oui il aurait pu.

Mais il ne l'a pas fait.

 

Et ils se retrouvaient là, elle debout, attendant, lui assis, hésitant encore. Puis :

- Tu es belle !

- Non, je suis grosse.

- C'est fou comme les filles belles se trouvent toujours grosses !

- Tu en as connu beaucoup des filles belles ?

Alors sans rien dire il posa sa tête contre son ventre en enserrant sa taille. Et elle, lentement mais avec une douceur folle lui  caressa ses cheveux longs et blonds. Ses doigts étaient de fée et il frissonnait de cette magie de  femme.

 

Les arbres perdaient leurs plumes qui chutaient lentement jusqu'au sol, hésitant encore à mourir d'avoir eu tant de couleurs. Les châtaigniers brunissaient et leurs bogues égueulées semblaient chercher l'air qui ne les bercerait plus, les chênes se refermaient comme ces vieux qui ont assuré la provision de bois et  attendent les premiers frimas. Plus loin, quelques érables courageux gardaient assez de force pour paraître encore jeunes. La terre sentait l'humus, la terre sentait l'hiver et dans quelques maisons de la petite ville grise, des fumerolles s'échappaient de cheminées droites et solitaires.

La nuit insidieusement préparait l'investissement de leur monde.

Alors il se leva, il lui prit enfin la main, ils traversèrent le parc en longeant le petit bassin où quelques poissons rouges gobaient stupidement des bulles d'eau glauque, ils longèrent un vieux mur de soutènement dont les pierres devenaient poussière et là, à l'abri de la cathédrale, dans l'ombre d'un arc-boutant couvert de graffitis d'amour il prit ses lèvres et l'embrassa.

 

Des années plus tard, mais vraiment de longues années plus tard, il est revenu dans la petite ville grise. Il n'avait plus les cheveux longs, il n'avait plus les cheveux blonds mais ses yeux avaient la même couleur et son regard, traversé depuis par des dizaines de vies, avait cette sérénité qui arrive quand l'âge bascule vers des banquises dangereuses.

Il a retrouvé les jardins de l'archevêché, il a retrouvé le banc, oh pas tout à fait le même mais dans le même abri de verdure face à la cathédrale silencieuse. Il s'est assis comme il y a près de cinquante ans, il a repris la même position et, en fermant les yeux,  il a tendu les bras comme si elle étant encore là, comme s' il pouvait encore poser sa tête sur son ventre. Elle avait dû vieillir elle aussi, prendre quelques cicatrices, elle avait sûrement emprunté des chemins de rêves et lui était là avec ses mirages qui lui remplissaient la tête.

Alors il s'est levé, il est allé vers ce contrefort qui les avait vu s'embrasser et, appuyé contre la pierre sèche, il a écouté le glissement de l'air et les bruits de la ville.

Il sentait profondément qu'elle aussi était revenue ici, qu'elle avait refait le même parcours, avait eu les mêmes pensées. Oui il sentait comme une communion qui, par de-là le temps, les réunissait encore.

Après de longues minutes quand il s'ébroua enfin il était redevenu ce gamin qui avait tant aimé une femme en fleur. Et s'il savait depuis longtemps  que cet éclaboussement des sens et du cœur qu'il avait connu le poursuivrait jusqu'à la fin, le premier amour étant fondateur d'une vie sentimentale, il savait aussi pour l'avoir vécu qu'il y a des trains qui se croisent et ne se retrouvent jamais.

Reste alors l'incessant vacarme des souvenirs.

 



29/08/2016
4 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 46 autres membres