BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

BLOG D'ANAÏS par Gérard CABANE

99 - AVOIR 16 ANS EN 1965

C'était un dortoir comme on n'en fait plus, une grande salle où une trentaine de lits faits s'alignaient, tirés au cordeau, le traversin droit, la couverture marron impeccablement rentrée sous le matelas, avec son retour de drap blanc de vingt centimètres qui faisait comme la collerette d'un curé d'empire, quand son évêque venait l'inspecter.

Au pied de chaque lit une malle, ou une cantine dans laquelle l'interne fourrait ses affaires, ses trésors et ses utopies de libertés improbables.

J'avais été viré de partout et plus aucun bahut de France ne voulait  du cancre que j'étais, marqué en l'encre rouge par tant d'érudits et de savants très doctes.

J'avais juste mes rêves et mes bouquins qui pouvaient  comprendre qu'à seize ans, je cherchais le ciel à travers les fenêtres grillagées des classes, où des gamins ânonnants se bousculaient du coude quand, passant au tableau, je faisais le couillon par bravade et par ennui.

J'avais finalement atterri là, dans ces cours Nadaud de riches, en pleine forêt de Sénart à quelques encâblures de Paris, si loin de mon midi. Mes parents s'étaient saignés, épuisés à croire en moi qui ne valais rien dans ce système scolaire trop lisse et ne comprenant pas grand'chose aux canards qui ne font pas coin-coin.

C'était une boite privée qui prenait tout le monde à partir du moment où le fric s'alignait. Une sorte de petit château qui amenait au bac et ensuite où vous voulez, puisque la plupart des gamins, dont certains ne parlaient pas le français, étaient fils d'ambassadeurs, de consuls, ou de quelque chose qui soit rutilant et si possible plus brillant que ce que j'étais, venant  d'Avignon, avec pour seule richesse mon Rhône, mon accent et mes formidables passions.

Ce dortoir, c'était mon refuge quand la nuit, dans des odeurs de cavernes et de bruits essoufflés, je me levais en douce, sortais en catimini pour me réfugier dans une soupente, les yeux braqués sur un œilleton et là, sous des étoiles en veilleuse, je rêvais à des livres, des vies et des amours en cassant la croûte, d'un morceau de saucisson, car la bouffe était dégueulasse.

Nous étions deux cents, peut-être trois cents mômes répartis dans des classes de trente qui, pour la première fois de ma vie, étaient mixtes.

J'étais nul partout et je ramais partout. Partout, sauf en français où je collectionnais les meilleures notes, jusqu'au jour où un  prof de maths moins obtus que les autres, un de ces profs qui poétisent les identités remarquables du style (a+b)2 = (a+b)(a+b), et curieux du gamin que j'étais, me donna un coup de pied au cul, au point de me faire trouver du charme aux écrits de Pythagore, Fermat et d'autres tout aussi reconnus.

Cette école était mixe, je l'ai déjà dit, aussi et naturellement, je fus le chevalier de Catherine F., fille d'un journaliste très célèbre de l'époque, et propriétaire d'une paire de seins digne de la piste d'envol d'un porte-avion américain. Nous roucoulâmes longtemps, elle attirée par mon accent et mes yeux d'autant plus bleus que les siens étaient plus noirs que les limbes de son enfer, limbes que nous visitâmes innocemment. Elles était bûcheuse et je devins bûcheur et c'est en écoutant les Rolling-Stones ou les Beatles que je rattrapais le temps des études perdues, tout en me nourrissant des jolis aperçus terrestres qu'elle me procurait sciemment.

De tous temps, la femme même en herbe, a poussé l'homme aussi imberbe fut-il.

Le jeudi c'était le hand et je nous revois partant pour quelque compétition académique dans nos costumes de l'école (blazer vert, écusson, chemise blanche, pantalon gris et cravate rayée mais si, mais si !) et débarquant dans des banlieues d'un autre monde où cela se terminait bien souvent en castagne avec en prime au retour les félicitations du directeur, suivies d'un repas un peu plus conséquent.

Enfin, le vendredi après-midi, c'était dans la cour d'honneur le bal des voitures de luxe avec ou sans chauffeur qui venaient chercher les surgeons issus de soirées d'ambassades ou de ribotes intempestives, moi prenant le car jusqu'à la plus proche station de métro pour atterrir rue du Chemin-Vert où je passais mes dimanches à bosser et bosser encore, sous le regard adorable et quelque peu complice d'un oncle mutin et, pour mon malheur (ou bonheur suivant comment l'on se place) sacrément élevé dans la hiérarchie de l'éducation nationale.

Cette année-là fut charnière, je passais sans le savoir de l'enfance à l'homme sautant, sans vraiment m'en rendre compte, cette adolescence qui dure encore chez certains mâles aux cheveux gris, passant sans hésiter de David Crockett à Camus et quelques autres encore avant de plonger, peut-être un peu trop vite, dans le monde où les rêves s'escagassent.

Par chance, ma tête avait des échasses et c'est ainsi que depuis je marche, les yeux toujours tournés vers le soleil et la nuit vers les étoiles.

Et c'est fou comme c'est bouleversant ces embrasements fulgurants de certains soirs, ou quand une étoile filante vient se réfugier dans votre main parce que, justement, vous aviez levé la tête et qu'elle était un peu fatiguée, juste fatiguée de sa si longue course.



12/12/2016
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